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À Rogerville, le méthanol attendra : Qair mise d’abord 400 millions sur l’hydrogène

À Rogerville, Méthavert commencera par l’hydrogène plutôt que le méthanol. Qair mise 400 millions d’euros sur des débouchés industriels encore à sécuriser.

Illustration - Projet industriel de Rogerville

À Rogerville, près du Havre, le projet Méthavert devait commencer à fabriquer du méthanol de synthèse dès 2032, pour l’industrie et le transport maritime. Il produirait finalement d’abord de l’hydrogène, en 2031, et attendrait au moins 2035 pour fabriquer du méthanol. Qair prévoit d’investir environ 400 millions d’euros dans cette première étape, avant 800 millions supplémentaires pour le méthanol. Le changement de programme, détaillé dans le dossier de concertation de septembre, raconte les difficultés d’une industrie qui doit trouver ses clients avant de construire ses usines.

Des navires qui tardent à changer de carburant

Dans le projet initial présenté à la Commission nationale du débat public (CNDP), Méthavert devait produire 100 000 tonnes d’e-méthanol par an dès 2032, puis doubler sa capacité. Le méthanol peut remplacer certains carburants fossiles dans les navires ou servir de matière première à l’industrie, mais sa version synthétique coûte davantage à produire.

Qair attribue sa révision au ralentissement du marché maritime. En octobre 2025, l’Organisation maritime internationale a reporté l’adoption d’un dispositif mondial imposant de nouvelles contraintes sur les émissions des navires. Les obligations européennes de réduction des émissions restent en vigueur, mais elles ne suffisent pas, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), à provoquer une conversion massive des flottes.

Le méthanol n’est donc pas abandonné. Sa production, jusqu’à 200 000 tonnes annuelles, devient la deuxième étape d’un investissement conditionné à l’évolution des débouchés.

L’hydrogène offre un marché existant, pas des ventes garanties

La première usine viserait 21 000 tonnes d’hydrogène bas carbone par an, principalement pour les industries de l’estuaire. Contrairement aux carburants maritimes de synthèse, l’hydrogène possède déjà des clients industriels, notamment les raffineries, qui l’utilisent aujourd’hui largement sous une forme produite à partir d’énergies fossiles.

Le remplacement de cet hydrogène est encouragé par les règles européennes. Qair compte sur les raffineries et d’autres industriels du territoire pour écouler sa production. Mais les documents publics consultés ne présentent pas de contrat ferme d’achat.

Selon l’AIE, seuls 20 % environ des volumes couverts par les nouveaux accords d’achat d’hydrogène bas carbone conclus dans le monde en 2025 faisaient l’objet d’engagements fermes. Le coût supérieur de cet hydrogène reste un obstacle, même là où les usages industriels existent déjà.

Qair pourrait continuer à vendre directement une partie de son hydrogène après le démarrage de la production de méthanol. Encore faut-il trouver des industriels disposés à l’acheter à un prix viable.

Une usine dépendante du réseau et des autres industries

La première phase nécessiterait une puissance électrique de 150 MW, portée à 330 MW à terme. RTE prévoit une liaison souterraine de 3,9 kilomètres jusqu’au futur poste de Noroit, dans une zone où les demandes de raccordement industriel dépassent déjà les capacités disponibles.

La présentation publique du 3 novembre chiffre ce raccordement à 22 millions d’euros, dont 12 millions correspondant à une participation au renforcement mutualisé du réseau. Le dossier de concertation prévoit une répartition des coûts des ouvrages de raccordement entre Qair (70 %) et RTE (30 %). La part assumée par RTE relève du financement du réseau électrique, et non d’une subvention directe à Qair. L’entretien et l’exploitation des ouvrages seraient ensuite couverts par les tarifs payés par les utilisateurs du réseau.

La seconde phase réclamerait aussi environ 300 000 tonnes de CO₂ par an pour fabriquer le méthanol. Qair recherche des fournisseurs au Havre, à Port-Jérôme et à Rouen, mais reconnaît que les approvisionnements ne sont pas encore sécurisés. Selon les règles européennes de certification des carburants renouvelables de synthèse, le CO₂ capté dans certaines installations industrielles utilisant des combustibles fossiles ne pourra plus être comptabilisé comme émission évitée à partir de 2041. L’approvisionnement devra donc évoluer vers d’autres sources, notamment biogéniques.

L’eau constitue une autre dépendance locale. À pleine capacité, le refroidissement nécessiterait jusqu’à 33 millions de m³ prélevés annuellement dans le Grand Canal du Havre, puis restitués. Les effets thermiques de ces rejets doivent encore être évalués.

Le financement dépendra aussi des clients

Qair annonce environ 50 emplois directs dans la première phase, puis jusqu’à 150. Le projet a obtenu 5,9 millions d’euros du Fonds de transition juste, via la Région Normandie, pour son développement. Sa construction reposerait ensuite sur des apports en capital, des emprunts et d’éventuelles aides supplémentaires.

La décision finale d’investissement est prévue en 2028. Pour obtenir ses financements, Qair devra notamment sécuriser le terrain, le raccordement électrique et des engagements d’achat de sa production.

Cette stratégie par étapes évite d’engager immédiatement les 1,2 milliard d’euros dans un marché maritime encore incertain. Mais la première tranche de 400 millions devra elle-même trouver son équilibre économique.

La concertation publique permet de déposer un avis ou poser une question sur Méthavert jusqu’au 29 novembre. Sur les 12,5 hectares réservés à Rogerville, le premier chantier industriel dépendra moins de la promesse des carburants de demain que de contrats d’hydrogène à signer avec les entreprises d’aujourd’hui.

Sources consultées
  1. Commission nationale du débat publicUnité de production de carburant bas carbone « Méthavert »
  2. Qair et RTEDossier de concertation du projet Méthavert, septembre 2026
  3. Qair et RTEPrésentation de la réunion thématique Économie et Énergie, 3 novembre 2026
  4. Agence internationale de l’énergieGlobal Hydrogen Review 2026, Demand
  5. Union européenneRèglement délégué (UE) 2023/1185