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Au Havre, les blocs de béton qui doivent rapprocher Port 2000 de la Seine

La pose des premiers Accropodes rend visible le chantier de la chatière, futur accès fluvial protégé entre Port 2000 et la Seine.

Accropodes sur le port du Havre

Sur le quai de l’Asie, au Havre, les Accropodes attendent leur tour. Ce sont de grands blocs de béton aux bras tordus, fabriqués pour encaisser la houle, pas pour décorer le quai. Depuis la fin avril, les premiers ont commencé à rejoindre la digue de la chatière, ce drôle de nom donné au futur passage protégé entre Port 2000 et la Seine.

La scène pourrait passer pour une affaire de spécialistes: du béton, une digue, des enrochements, un chantier maritime. Elle raconte pourtant un problème assez simple. Port 2000 reçoit les grands porte-conteneurs, mais son lien direct avec le fleuve reste imparfait. Pour beaucoup de bateaux fluviaux, l’accès actuel impose un passage exposé à la mer et à la houle. Cela complique les horaires, les manœuvres et l’intérêt économique du fleuve.

La chatière doit corriger ce défaut. Le projet prévoit un chenal protégé de 100 mètres de large, bordé par une digue d’environ 1,8 km. L’idée est de permettre aux bateaux venus de la Seine d’entrer plus facilement dans Port 2000, puis d’en ressortir avec des conteneurs sans que la météo maritime pèse autant sur l’opération.

Les Accropodes servent précisément à cela: former la carapace de la digue et casser l’énergie des vagues. HAROPA indique que 6 800 blocs ont déjà été coulés sur les 19 900 prévus. Le chantier avance aussi sous l’eau: 450 000 tonnes d’enrochements ont été livrées et environ 1 300 mètres d’assise de digue sont déjà constitués sous le niveau de la mer. Le budget annoncé atteint 197 millions d’euros.

L’enjeu n’est pas de faire joli sur une carte portuaire. Aujourd’hui, selon la présentation du projet, environ 85 % des conteneurs liés au Havre passent par la route, contre 10 % par le fleuve et 5 % par le rail. HAROPA ne promet pas une révolution instantanée: la projection vise plutôt une part du fleuve autour de 13 % à l’horizon 2040. Trois points peuvent sembler peu. Dans un port à conteneurs, cela peut tout de même représenter des milliers de boîtes, des trajets routiers évités et des chaînes logistiques un peu moins dépendantes du camion.

Le chantier aura aussi ses gênes très concrètes. Une partie de la digue sud du port historique doit être démantelée pour créer le passage. Un premier essai de microminage est prévu le 19 mai en début de soirée, avant une opération plus complète en juin. Une zone de sécurité de 500 mètres doit être mise en place et certaines activités maritimes seront temporairement suspendues. Les riverains pourraient aussi entendre quelque chose. Même au port, le béton ne se déplace pas toujours en silence.

Le projet n’a pas échappé aux contestations environnementales. Le tribunal administratif de Rouen a validé en avril l’autorisation environnementale des travaux, mais cette étape rappelle que l’estuaire de la Seine n’est pas un simple espace vide où l’on trace un chenal. Chaque gain logistique doit composer avec un milieu marin déjà très sollicité.

La pose des premiers Accropodes ne prouve donc pas encore que le fleuve prendra vraiment plus de place dans les conteneurs havrais. Elle montre en revanche que la promesse devient mesurable: une digue, un passage, des blocs et bientôt un test grandeur nature. Le port saura assez vite si sa chatière fait vraiment passer davantage de conteneurs vers la Seine.