À Port-Jérôme, la décarbonation ressemble d’abord à une affaire de tuyaux. Une chaudière de 80 MW, des récupérateurs de chaleur, puis un réseau de vapeur pouvant aller jusqu’à 5,2 km pour alimenter d’autres sites industriels autour de Lillebonne. Pas une usine neuve posée dans un champ. Plutôt une manière de capter une énergie déjà là, au lieu de la laisser se perdre.
Cabot Carbone projette d’investir 130 millions d’euros dans cet « Energy Center », selon Le Journal des Entreprises. Le site, installé à Lillebonne, produit du noir de carbone, un matériau notamment utilisé dans les pneus, les caoutchoucs industriels et certains produits de spécialité. C’est une activité très liée aux procédés thermiques. Autrement dit: la chaleur, les gaz et la vapeur ne sont pas des détails techniques, mais une partie du cœur industriel du site.
Le projet, mené avec Engie Solutions, vise à récupérer des gaz résiduaires et de la chaleur, puis à les transformer en vapeur. Cette vapeur ne serait pas réservée à Cabot. Le dossier transmis aux services de l’État prévoit un réseau pouvant alimenter des voisins industriels, dont Arlanxeo, Tereos et Futerro. Un raccordement au réseau du SEVEDE, le syndicat de traitement des déchets de l’estuaire, reste aussi étudié.
L’intérêt du projet dépasse donc la seule annonce d’investissement. À Lillebonne, l’enjeu n’est pas seulement qu’une entreprise modernise son outil. C’est qu’un morceau de zone industrielle puisse fonctionner davantage en système: une énergie récupérée chez l’un, transportée sous forme de vapeur, utilisée chez d’autres. Une infrastructure discrète, mais qui peut peser sur les coûts, les émissions et la capacité des sites existants à continuer de produire sous contrainte carbone.
Le chiffre avancé est important: 80 000 tonnes de CO2 évitées par an en année pleine, selon le dossier administratif. À l’échelle des zones industrialo-portuaires du Havre et de Port-Jérôme, qui ont émis 7,2 millions de tonnes de CO2 en 2022 selon l’agence d’urbanisme AURH, cela ne règle pas tout. Mais ce n’est pas anecdotique non plus. La décarbonation industrielle se joue aussi dans ce type de gains très matériels: récupérer, canaliser, distribuer, consommer moins d’énergie fossile quand le procédé le permet.
Le projet figure parmi les grands dossiers industriels stratégiques mis en avant par l’État au printemps. Ce label ne veut pas dire que le chantier est lancé, ni que toutes les autorisations sont acquises. Il signale plutôt que le dossier entre dans les projets que l’État veut accompagner de près, au nom de la réindustrialisation et de la baisse des émissions.
Après les bilans carbone portuaires, ce projet ramène la question au niveau du procédé industriel. Comment chauffe-t-on une usine? Que fait-on de la chaleur disponible? Peut-elle servir au voisin plutôt que disparaître? Dans une vallée de la Seine où l’industrie reste un pilier économique, ces questions sont moins abstraites qu’elles n’en ont l’air.
Le dossier demande tout de même de la prudence. Le site Cabot est classé Seveso seuil haut. La DREAL Normandie a décidé en mars que le projet n’avait pas à faire l’objet d’une évaluation environnementale, notamment parce qu’il ne modifierait pas ce classement et que les impacts permanents seraient limités selon les éléments fournis. Cette décision ne dispense pas le porteur de projet des autres démarches nécessaires.
Le dossier appelle donc une lecture sobre: ni vitrine verte, ni soupçon automatique. À Lillebonne, Cabot ne propose pas une grande rupture visible depuis la route. Il propose de changer la façon dont une partie de l’énergie circule entre les usines. À Port-Jérôme, c’est peut-être ainsi que la transition devient lisible: dans la chaleur récupérée, la vapeur distribuée et les réseaux que les riverains ne voient presque jamais.