Dans l’appartement témoin Perret, le patrimoine commence par des choses simples: une cuisine équipée, une salle de bains, des meubles de série, de la lumière, une colonne de béton dans l’entrée. Rien d’un château, d’une abbaye ou d’une cathédrale. Juste un logement de 100 m², face à l’Hôtel de Ville, qui montre comment Le Havre a voulu réapprendre à habiter après la guerre.
Depuis le 5 mai, et jusqu’au 22 mai à 23h59, le lieu est soumis au vote des internautes pour représenter la Normandie dans Le Monument préféré des Français. Il est en concurrence avec la basilique Sainte-Thérèse de Lisieux. Le contraste est parlant: d’un côté, un grand édifice religieux immédiatement identifiable; de l’autre, un appartement dans l’îlot V40 des Immeubles sans affectation individuelle, l’un des premiers ensembles reconstruits du centre havrais.
La force de cette candidature tient là. L’appartement témoin ne cherche pas à impressionner par la hauteur ou le décor. Il ramène la reconstruction à l’échelle d’un logement. Il invite à regarder une table, une fenêtre, une chambre, un plan. Le projet d’Auguste Perret au Havre n’était pas seulement urbain et architectural. Il concernait aussi les modes de vie: faire entrer l’air et la lumière, organiser les pièces, intégrer la cuisine et la salle de bains, proposer un confort moderne à des familles sorties de la destruction et du provisoire.
Ouvert au public en 2006, dans la dynamique de l’inscription du centre reconstruit au patrimoine mondial de l’Unesco, l’appartement fête cette année ses 20 ans. Il reconstitue l’esprit des logements témoins présentés par Perret à Paris en 1947, puis au Havre entre 1949 et 1953. On y retrouve une ambition très concrète: montrer qu’une reconstruction pouvait aussi changer les gestes ordinaires, la circulation dans le logement, la place du mobilier, la manière de vivre ensemble dans des volumes neufs.
Le lieu n’est pas une simple évocation décorative des années 1950. Les îlots V40 et V41 sont protégés au titre des monuments historiques, et l’appartement témoin fait partie des éléments classés. Il donne donc accès, pièce par pièce, à un morceau réel de la reconstruction. Au Havre même, le béton de Perret a longtemps été plus discuté qu’admiré. L’appartement aide à déplacer le regard: il ne demande pas d’aimer tout le centre reconstruit d’un seul bloc, il propose de comprendre comment cette ville a été pensée depuis l’intérieur.
La Ville du Havre indique que près de 30 000 visiteurs le découvrent chaque année. Pour un appartement qui n’est ni un grand monument visible de loin, ni un lieu de pèlerinage, c’est un vrai public. Il montre qu’un vrai public existe pour ce patrimoine moins évident que les pierres anciennes, mais devenu l’une des signatures du Havre.
La visite dure 50 minutes, sur réservation. Le tarif ordinaire est de 7 euros, avec un tarif réduit à 5 euros et la gratuité pour les moins de 26 ans. Une limite demeure: situé au premier étage sans ascenseur, l’appartement n’est pas accessible aux personnes à mobilité réduite.
Si le lieu poursuit sa route dans le concours, Le Havre aura déplacé le regard: une ville reconstruite ne se comprend pas seulement depuis la rue. Elle se comprend aussi depuis le salon.