On ne pense pas aux captages quand on ouvre le robinet. À Cany-Barville, Ocqueville ou Ouainville, l’eau arrive, remplit le verre, fait tourner une machine, sert aux écoles, aux commerces, aux gîtes, aux fermes. Le service paraît simple parce qu’il fonctionne loin des yeux.
Il vient pourtant de réapparaître dans deux consultations de la Communauté de communes de la Côte d’Albâtre. La première porte sur la maîtrise d’œuvre, c’est-à-dire l’équipe chargée de concevoir et suivre le projet, pour créer une usine de traitement d’eau potable liée aux captages de Cany-Barville, Ocqueville et Ouainville. La mission est estimée à 350 000 euros hors taxes, pour une durée prévisionnelle de 48 mois. La collectivité indique que des subventions seront demandées.
Les pelleteuses ne sont pas encore là. Les choix, eux, commencent: comment traiter l’eau, où implanter les ouvrages, quelles contraintes de sol prendre en compte, comment maintenir le service pendant les travaux, et à quel coût. Une seconde consultation, relancée par la communauté de communes, concerne justement des études géotechniques, des études de sol et de l’assistance technique pour ses projets d’eau, d’aménagement, de routes et de bâtiments.
Le sujet tient dans cette étape discrète. Avant une usine, il y a des forages, des analyses, des seuils à respecter, des sols à connaître et des financements à trouver. Sur la Côte d’Albâtre, l’eau potable repose surtout sur des ressources souterraines. La collectivité suit ses contrats de délégation, entretient les ouvrages et les réseaux, et pilote aussi la protection de la ressource autour des captages. Eaux d’Albâtre exploite le service dans 50 communes du territoire, dont Cany-Barville, Ocqueville et Ouainville.
Les données sanitaires permettent de poser le sujet calmement. À Cany-Barville, la fiche 2024 de l’Agence régionale de santé classe l’eau en qualité insuffisante à cause de dépassements réguliers sur les pesticides et leurs métabolites pertinents. Ces métabolites sont des produits de dégradation: des traces laissées dans l’eau par certaines substances agricoles, parfois longtemps après leur usage. L’ARS précise que l’eau peut être consommée par tous sans risque pour la santé, les teneurs restant inférieures aux valeurs sanitaires établies pour les molécules concernées. Le réseau indiqué dessert 2 564 personnes sur la commune.
À Ouainville, la synthèse 2023 mentionnait déjà des produits de dégradation de pesticides dans la ressource, avec des actions à mener sur la protection de l’eau et sur le traitement. Cette zone de distribution était alimentée par les captages de Cany-Barville Nouveau F2 et F3, et concernait 11 communes pour 2 201 personnes.
À Ocqueville, le dossier devient plus précis. Dans un bilan publié sur une dérogation accordée au secteur, la communauté de communes indique que des dépassements chroniques de la limite de qualité de 0,1 microgramme par litre sont observés depuis avril 2022 pour certains métabolites de pesticides. La dérogation permet la distribution pendant trois ans à compter de juillet 2024, tant que les concentrations restent sous une limite sanitaire transitoire de 3 microgrammes par litre. Le même document prévoit une étude technico-économique pour améliorer l’eau distribuée, puis des travaux sur la filière de traitement, voire la construction d’une unité de traitement d’eau potable à partir de 2027, selon les conclusions du schéma directeur.
La nuance compte. La limite réglementaire de 0,1 microgramme par litre n’est pas, à elle seule, un seuil de danger sanitaire. L’Anses la présente comme un indicateur de qualité. Quand elle est dépassée, la collectivité doit remettre l’eau en conformité: mieux protéger les captages, ajuster l’exploitation, renforcer le traitement ou construire un équipement adapté.
La future usine répond donc à une situation désormais familière pour les services d’eau: une eau consommable, mais plus difficile à maintenir dans les normes. Les contrôles sont plus fins, les traces recherchées plus nombreuses, et les services d’eau doivent adapter leurs équipements. Pour les habitants, les questions pratiques viendront vite: combien coûtera l’équipement complet, quelles aides seront obtenues, quel calendrier sera retenu, et si la facture d’eau en portera une partie.
À ce stade, les consultations ne répondent pas encore à tout. Elles montrent surtout que le chantier de l’eau commence bien avant les barrières et les engins. C’est moins visible qu’une route barrée. Mais c’est le genre de décision qui dira, demain, combien coûte une eau potable fiable sur la Côte d’Albâtre.