Article

Boucles de la Seine: le réseau électrique se dessine dans les plans communaux

Après l’avis favorable de l’enquête, le projet RTE avance entre Eure et Seine-Maritime, avec des effets sur l’urbanisme, les chantiers et les zones sensibles.

Illustration - Câbles électriques près de l’estuaire

À La Cerlangue, cela ne ressemble pas à une révolution énergétique. Dans le règlement d’une zone naturelle, une phrase doit être ajoutée pour autoriser les ouvrages du réseau public de transport d’électricité. Peu de bruit, peu d’image. Mais c’est par ce genre de ligne, dans un plan local d’urbanisme, que le grand chantier électrique des Boucles de la Seine commence à toucher le sol communal.

Le projet porté par RTE change ainsi de nature. Il ne s’agit plus seulement d’un tracé sur une carte, ni d’un objectif général de décarbonation industrielle. Depuis la publication, le 22 avril, du rapport de la commission d’enquête sur sa phase 2, il devient un dossier de terrains, de routes, de zones humides, de postes électriques, de règles locales et de travaux.

Cette phase prévoit notamment une ligne aérienne de 400 000 volts sur environ 27 kilomètres entre Rougemontier, dans l’Eure, et le futur poste de Roseaux, près de Saint-Jean-de-Folleville. Elle ajoute une double liaison souterraine de 225 000 volts sur environ 19 kilomètres entre Roseaux et le futur poste de Noroit, à Sandouville. Le poste Roseaux doit occuper environ 7 hectares. Une ancienne ligne aérienne de 225 000 volts serait aussi démontée sur environ 25 kilomètres, tandis qu’une ligne existante serait partiellement déplacée pour éviter le surplomb de maisons à Saint-Aubin-sur-Quillebeuf.

L’enjeu dépasse largement la technique électrique. Entre Le Havre, Port-Jérôme et l’estuaire, plusieurs projets industriels réclament davantage de puissance: hydrogène bas carbone, électrification d’usines, carburants de synthèse, recyclage chimique du plastique. La Commission de régulation de l’énergie a validé en novembre 2025 une logique de mutualisation des raccordements dans la zone Le Havre-Port-Jérôme. En clair, le réseau doit être renforcé avant que tous les usages ne soient pleinement là.

Pour les communes, cette anticipation se traduit dans des documents très concrets. À La Cerlangue et Tancarville, les plans locaux d’urbanisme doivent être adaptés pour permettre la liaison souterraine. À Saint-Jean-de-Folleville, la mise en compatibilité concerne notamment la ligne aérienne et le futur poste Roseaux. Derrière ce mot technique, l’effet est simple: un projet énergétique régional finit par rencontrer des parcelles, des chemins, des règles de sol et des habitants.

La commission d’enquête a rendu des avis favorables sur les grandes demandes du dossier, dont les déclarations d’utilité publique, l’autorisation environnementale et les mises en compatibilité des documents d’urbanisme. Ce n’est pas encore l’autorisation finale, mais ce n’est plus une simple étape de discussion. RTE indiquait pendant l’enquête publique que les autorisations devaient précéder un lancement des travaux prévu à l’été 2026.

L’avis favorable ne gomme pas les points sensibles. Le rapport relève des préoccupations sur les zones humides, les haies, les boisements, les paysages, la circulation sur la D982, les accès agricoles et la remise en état des terrains. La commission note notamment un impact définitif sur 7,14 hectares de zones humides et recommande de revoir les mesures de compensation environnementale, jugées insuffisamment cohérentes dans les différentes pièces du dossier. Le projet avance donc, mais son exécution restera surveillée.

À Sandouville, le dossier a déjà pris la forme d’un chantier. Le poste Noroit, installé sur une ancienne friche industrielle achetée par RTE, a démarré par les terrassements. Sa construction doit s’étendre jusqu’à fin 2029 et mobiliser plus d’une dizaine d’entreprises et plusieurs centaines de personnes. RTE a aussi organisé en décembre une journée d’affaires à Gruchet-le-Valasse, avec près de 180 participants représentant 60 entreprises, pour présenter des opportunités locales estimées à environ 20 millions d’euros: terrassement, génie civil, levage, clôtures, location de matériel, gardiennage, hébergement ou restauration.

À cette échelle, le projet devient très concret. Dans les Boucles de la Seine, la transition énergétique ne passe pas seulement par des décisions nationales ou des annonces industrielles. Elle passe par des câbles enterrés, des pylônes déplacés, des postes à construire, des terrains à remettre en état, des entreprises locales à mobiliser et des communes qui ajustent leurs règles.

Dans l’estuaire, le courant attendu par les industriels commence aussi dans les plans d’urbanisme.