Autour de Rouen, le risque industriel sort peu à peu du huis clos technique. La Métropole Rouen Normandie a installé, le 9 décembre 2024, une instance de dialogue consacrée au sujet. Elle réunit seize habitants, la Métropole, la préfecture de Seine-Maritime et UPSIDE, l’association qui représente plusieurs industriels du territoire. Selon les thèmes, d’autres acteurs sont invités: Atmo Normandie pour l’air, l’université de Rouen, des communes ou le service départemental d’incendie et de secours.
Le sujet est central dans un territoire marqué par les usines, les ports, les stockages, les produits dangereux et le souvenir de Lubrizol. Mais l’intérêt de cette instance n’est pas de rejouer à chaque réunion le scénario de la catastrophe. Il est plus pratique: mettre autour de la même table ceux qui exploitent, ceux qui contrôlent, ceux qui alertent et ceux qui vivent à proximité.
C’est le premier enjeu: la gouvernance du risque. La Seine-Maritime dispose déjà de plans, de cartes, de règles et de commissions. La France compte 1 299 sites Seveso, classés selon les quantités de substances dangereuses présentes sur place. La Normandie en compte 106. Sur le papier, le risque industriel est donc très encadré. Dans la vie quotidienne, il reste souvent illisible pour les habitants.
L’instance rouennaise essaie de combler cet écart. Sa troisième réunion plénière, en octobre 2025, portait sur des sujets concrets: les études de dangers, les documents communaux de crise, l’information du public et la création de groupes de travail. Ce n’est pas spectaculaire. C’est précisément ce qui peut le rendre utile. Une culture du risque ne se décrète pas au moment où une odeur inquiète, où une fumée apparaît ou où une alerte tombe sur les téléphones. Elle se construit avant.
Les chiffres disponibles montrent l’ampleur du travail. Une étude menée en 2022 auprès de plus de 500 habitants avait relevé que 57 % des répondants déclaraient ne pas connaître les consignes de sécurité en cas d’accident industriel. Dans le même temps, 98 % demandaient davantage d’information. Une autre recherche, menée avant l’incendie de Lubrizol, montrait que moins d’un habitant interrogé sur cinq associait correctement la sirène nationale d’alerte aux bons réflexes à adopter.
C’est le deuxième enjeu: informer avant la crise. Dans la zone industrialo-portuaire de Rouen, un plan d’urgence piloté par la préfecture concerne 31 communes. Ce plan peut être déclenché lorsqu’un accident dépasse, ou risque de dépasser, les limites d’un site industriel. En octobre 2024, un exercice autour d’un scénario de rejet toxique d’ammoniac à Grand-Quevilly a testé l’alerte des autorités locales, l’information de la population et la coordination entre industriels, communes et services de secours.
Pour un habitant, l’essentiel tient pourtant en quelques gestes. Se mettre à l’abri. Fermer portes et fenêtres. Couper la ventilation. Ne pas aller chercher les enfants à l’école. Attendre les consignes officielles. Encore faut-il avoir entendu ces messages avant le jour où ils deviennent urgents.
La feuille de route issue du groupe citoyen va dans ce sens. Elle demande de suivre l’état des documents communaux qui expliquent les risques et les consignes, d’organiser des exercices avec la population, d’améliorer Allo Industrie, le dispositif d’information sur les événements inhabituels dans les sites industriels, et de rendre plus lisibles les données sur l’air, les odeurs, les fumées ou les poussières. Elle pousse aussi à mieux partager les retours d’expérience après incident et à ouvrir davantage les échanges avec les industriels.
Il ne faut pas vendre cette instance pour plus qu’elle n’est. Les réunions ne sont pas ouvertes au public. Les habitants peuvent solliciter le collège citoyen par courriel, mais ils ne participent pas directement aux séances. La Métropole ne remplace ni la préfecture, qui garde la main sur la sécurité civile, ni les exploitants, responsables de leurs sites. L’alerte par téléphone, via FR-Alert, reste elle aussi encadrée par une doctrine nationale.
La limite est claire: si cette instance reste discrète, technique et peu visible, elle changera peu les réflexes du territoire. Son utilité se mesurera ailleurs que dans le nombre de réunions. Une commune qui tient ses consignes à jour. Un habitant qui comprend une sirène. Une odeur signalée qui reçoit une réponse claire. Un exercice où écoles, commerçants, bailleurs et riverains savent quoi faire. Un compte rendu lisible par quelqu’un qui n’a jamais ouvert un dossier réglementaire.
Autour de Rouen, le risque industriel ne disparaîtra pas. Mais il peut devenir moins opaque: savoir qui décide, qui alerte, qui explique et quoi faire quand il faut agir vite.