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Au Havre, le pôle drones essaie de passer du prototype au marché

Au Havre, le pôle drones s’appuie sur l’aéroport d’Octeville pour viser les services industriels, la formation et des usages portuaires déjà concrets.

Illustration - drones au-dessus du port

Au Havre, le pôle drones essaie de passer du prototype au marché

Le Havre ne parle plus d’un projet abstrait. À l’aéroport d’Octeville, la communauté urbaine met en avant un pôle déjà doté de 2 millions d’euros d’investissement public, de 575 m² de bureaux et d’espaces mutualisés, d’un hectare pour les tests de vol et d’environ 50 emplois. La métropole présente ce site comme un point de rencontre entre le port, l’industrie et les technologies de terrain. La base existe donc déjà. La vraie question est plus simple et plus rude: est-ce que cela peut devenir une activité régulière, et pas seulement un bon sujet de communication.

Le marché le plus crédible n’est pas le plus spectaculaire. Ce qui se vend aujourd’hui, ce sont surtout les inspections, la cartographie, le suivi de chantier, les relevés techniques et la collecte de données. HAROPA utilise déjà des drones pour surveiller des ouvrages de protection contre les inondations, inspecter des toitures et des pylônes, suivre des travaux et mesurer des stocks. Le port précise qu’en neuf minutes un drone peut couvrir 5 hectares, prendre 131 images et produire 14 millions de points géoréférencés. À Rotterdam, les drones sont déjà entrés dans les usages courants du port, avec plus de 75 entreprises actives sur ces services, de l’inspection de grues et d’éoliennes à la mesure de stocks et au suivi d’incidents. Le Havre cherche clairement sa place dans ce marché-là, celui des services industriels concrets.

C’est là que l’atout havrais devient lisible. La métropole met en avant un terrain d’expérimentation rare, entre ville, port, zone industrielle, Seine et façade maritime. Elle cite des usages dans l’inspection d’infrastructures, la logistique, l’environnement ou encore la robotique mobile connectée, au-delà du seul drone aérien. La structuration régionale va dans le même sens: NAE, le réseau normand de l’aéronautique et du spatial, a annoncé fin 2024 trois sites clés pour la filière, dont une zone en environnement portuaire au Havre pour la logistique terre-mer et la transformation de la zone de vol d’Octeville en centre d’essais. Le budget annoncé pour cette montée en puissance atteint 1,668 million d’euros sur trois ans. Pour un petit aéroport, l’enjeu n’est donc pas de jouer au grand hub. Il est de devenir utile sur une niche où l’on peut tester, former et vendre à l’industrie voisine.

Encore faut-il avoir les bonnes compétences. Une filière drones sérieuse ne tourne pas seulement avec des télépilotes. Il faut aussi de la maintenance, du traitement de données, des capteurs, des logiciels et des opérateurs capables de travailler dans des environnements contraints. Au Havre, l’Université Le Havre Normandie, 7CIS et ABOT proposent déjà une formation certifiante de pilotage de drone industriel automatisé, de 35 à 140 heures selon le niveau, avec préparation des vols, collecte et traitement des données. NAE affiche de son côté un objectif de 250 salariés à terme pour la filière drones en Normandie. Ce chiffre n’est pas un résultat acquis. Mais il montre que le pari ne porte pas seulement sur l’image d’innovation. Il porte aussi sur une montée en compétences locale.

Le verrou, maintenant, est réglementaire et opérationnel. Près d’un aéroport et dans un territoire portuaire, on ne passe pas du démonstrateur au service quotidien en claquant des doigts. L’Agence européenne de la sécurité aérienne rappelle que, dans un espace U-space, chaque vol doit être autorisé et articulé avec les autres trafics grâce à des services numériques de suivi et d’information. C’est justement le test en cours à Octeville: un projet porté par ABOT et ROAV7 étudie des vols autonomes récurrents sur le centre d’essais, avec un drone effectuant un vol par jour ouvré, supervisé sur place et intégré à l’activité normale de l’aéroport. Le verdict tiendra là. Si Le Havre transforme ces essais en prestations récurrentes pour le port, les entrepôts, l’énergie ou les infrastructures, le pôle drones aura trouvé son marché. Sinon, il restera un site prometteur parmi d’autres.