En Seine-Maritime, la surveillance de l’air essaie enfin de servir pendant la crise, pas seulement après.
La convention Caspair, signée le 28 octobre 2025 entre Atmo Normandie et le service départemental d’incendie et de secours, ne crée pas une capacité sortie de nulle part. Elle verrouille une coopération lancée en 2017 et renforcée en 2021 avec une cellule dédiée aux pollutions atmosphériques inhabituelles. Ce qu’elle apporte de plus est concret: du matériel de prélèvement supplémentaire, une équipe formée au repérage des odeurs, des prélèvements par drone et un travail commun sur l’amiante dans l’air. Ce n’est pas un logo de plus sur un communiqué. C’est une façon d’essayer d’avoir des données utiles pendant l’incident, quand il faut décider vite.
C’est le vrai basculement. La qualité de l’air sert d’ordinaire à décrire une situation moyenne, sur la durée. Caspair vise autre chose: incendies, accidents industriels, épisodes odorants, autrement dit des moments où l’on a besoin de prélèvements dans les premières heures, d’analyses rapides et d’un début de lecture du panache. En 2023, Atmo Normandie dit avoir été mobilisée sur 13 incidents ou événements atypiques, avec une majorité en Seine-Maritime. L’association rappelle d’ailleurs que, dans ce genre de situation, l’indice Atmo classique n’est plus l’outil pertinent et peut être suspendu localement. Voilà la limite de départ, et l’intérêt du dispositif: en crise, les indicateurs ordinaires ne suffisent plus.
Dans ce département, ce n’est pas un raffinement technique. C’est un sujet de base. La cartographie officielle des risques distingue en Seine-Maritime plusieurs grands ensembles industriels sensibles, autour du Havre, de Port-Jérôme, de Rouen et d’Elbeuf. Rien que sur la zone industrialo-portuaire du Havre, la commission de suivi de site couvre 18 établissements Seveso seuil haut, c’est-à-dire les sites industriels les plus fortement encadrés en raison des risques d’accident majeur. Dans un territoire où raffineries, chimie, logistique portuaire et zones habitées se côtoient, gagner quelques heures sur les premiers prélèvements et sur la compréhension d’une odeur ou d’un nuage change la qualité de la réponse publique.
On a déjà vu à quoi cela peut servir. Lors de l’incident survenu le 21 janvier 2026 à la raffinerie TotalEnergies de Gonfreville-l’Orcher, Atmo Normandie a activé sa cellule d’astreinte dès le matin, lancé des prélèvements sous les vents de l’usine, contacté les mairies concernées et mobilisé les “Nez Normands” pour faire remonter les odeurs. Après l’incendie de l’entrepôt Bolloré à Grand-Couronne en janvier 2023, l’association a élargi ses analyses jusqu’au lithium en raison de la présence de batteries. Et l’expérience Lubrizol reste le point de référence: Atmo Normandie a ensuite compté 615 prélèvements d’air ou de retombées et 6 124 signalements citoyens. On voit bien la trajectoire: moins de constat après coup, plus d’appui au terrain.
Il ne faut pas raconter d’histoire pour autant. L’air reste le volet le plus difficile à documenter pendant une crise, parce qu’il faut prélever très tôt, viser les bons composés et faire analyser assez vite pour que cela serve encore. Atmo France le dit clairement. Le Sénat aussi, au point de recommander un rapprochement plus étroit entre organismes de surveillance de l’air et pompiers, en citant l’exemple Atmo Normandie-SDIS 76. La vraie avancée n’est donc pas la promesse d’une certitude instantanée. Elle est plus simple et plus utile: réduire le temps où les secours, les maires et les habitants doivent se contenter d’hypothèses. En Seine-Maritime, ce n’est déjà pas rien.