À Dieppe, le sujet n’est plus la pose de quelques caméras en plus. Le marché publié début avril vise la modernisation, l’extension et la maintenance du dispositif sur l’espace public, avec déploiement d’un réseau de fibre optique et intégration de solutions numériques, pour une valeur estimée à 4 millions d’euros hors taxe sur 48 mois.
À ce niveau, on ne parle plus d’un équipement isolé, mais d’un réseau municipal de sécurité.
La ville avait posé les bases en décembre. Le conseil municipal a validé un projet de 84 caméras sur la voie publique, dont 66 caméras urbaines et 18 caméras de lecture de plaques aux entrées et sorties de ville. Le dossier prévoit aussi un centre de supervision installé dans les locaux de la police municipale, un usage possible de la vidéo-verbalisation pour certaines infractions routières et un déploiement en deux phases, en 2026 puis 2027. Le coût alors annoncé pour le projet municipal était de 1,755 million d’euros hors taxe, dont 700 000 euros pour le système central et le réseau fibre.
Le point important est là. Une caméra, en soi, ne change pas grand-chose. Ce qui compte, c’est la chaîne complète: les points de capture, les liaisons, le stockage, les écrans, les opérateurs, la maintenance et les règles d’accès aux images. Le dossier dieppois décrit un maillage destiné à couvrir le centre-ville, plusieurs quartiers, les axes structurants et les entrées de ville, avec une logique de suivi des parcours et d’appui aux enquêtes.
La mairie justifie ce virage par plusieurs usages très concrets: sécuriser les secteurs les plus exposés, protéger les commerces et les équipements publics, mieux suivre les grands événements, constater certains dépôts sauvages et anticiper les effets du chantier des futurs réacteurs EPR2 à Penly. Ce dernier point compte. Avec Penly, Dieppe se prépare aussi à absorber davantage de flux, de circulation et de pression sur certains espaces. La ville lie d’ailleurs ce choix à un renforcement annoncé de la police municipale. Autrement dit, la caméra n’est pas présentée comme un substitut à la présence humaine, mais comme un outil supplémentaire dans une organisation plus large.
Dieppe s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus vaste. En France, la vidéosurveillance municipale a cessé depuis longtemps d’être réservée aux très grandes villes. Elle s’est banalisée dans les villes moyennes, avec des écarts importants de taille, de moyens et d’ambition. En Seine-Maritime, Rouen poursuit l’extension de son réseau. Le Havre en exploite déjà un maillage bien plus large. Le sujet n’est donc plus de savoir si ces dispositifs existent. Il est de savoir jusqu’où les communes veulent aller, à quel coût et pour quels usages précis.
Le cadre reste pourtant plus étroit que le débat public ne le suggère parfois. Une commune peut filmer la voie publique pour des objectifs déterminés, comme la protection de lieux exposés, la régulation de certains flux ou la constatation de certaines infractions. En revanche, elle ne peut pas tout filmer ni utiliser ces outils sans limites. Les logements ne peuvent pas être filmés librement. L’accès aux images est encadré. Et la vidéoprotection classique ne correspond pas, en principe, à de la reconnaissance faciale.
Sur l’efficacité, il vaut mieux rester précis. Les travaux disponibles concluent à un effet réel mais limité. Les caméras peuvent aider à élucider des faits, appuyer la prévention de certaines atteintes aux biens et renforcer la capacité de suivi d’un territoire. Leur effet sur les violences est en revanche beaucoup moins net. Leur intérêt dépend surtout du système dans lequel elles s’insèrent: présence humaine, rapidité d’exploitation, cohérence avec l’action de terrain, éclairage, organisation des interventions.
La bonne question pour Dieppe n’est donc pas de savoir si la caméra est, en bloc, pour ou contre la sécurité. La vraie question est plus simple: quel système la ville construit, qui le pilote et ce qu’elle attend réellement de lui.