La Communauté de communes de la Côte d’Albâtre vient de lancer une étude pour recenser les indices de cavités souterraines et à ciel ouvert sur tout son territoire. Le sujet ne concerne ni quelques parcelles isolées ni un problème théorique: l’intercommunalité couvre 63 communes et 27 931 habitants, et le marché prévoit 18 mois de travail, avec des offres attendues jusqu’au 4 mai. Ce qui commence ici, ce n’est pas un simple inventaire. C’est une reprise en main d’un risque qui pèse sur l’habitat, les routes, les permis de construire et les budgets locaux.
En Seine-Maritime, ce risque est ancien et massif. Le département a connu pendant des siècles une extraction intense de craie, de l’époque gallo-romaine jusqu’au milieu du XIXe siècle. Elle a laissé derrière elle des marnières, des puits et d’autres cavités dont l’emplacement a souvent été perdu. Les services de l’État rappellent que 595 communes sur 708 sont concernées et qu’environ 21 200 indices de cavités sont déjà répertoriés dans le département. Avec le temps, et surtout sous l’effet des infiltrations d’eau, ces vides se fragilisent. Quand ils cèdent, cela peut donner un affaissement dans un champ, un trou dans un jardin, une chaussée déformée ou, dans les cas les plus graves, un effondrement sous une construction.
Le mot “cavité” recouvre d’ailleurs plusieurs réalités. Il y a les marnières, anciennes carrières souterraines creusées pour extraire la marne ou la craie. Il y a aussi les bétoires, ces points où l’eau s’engouffre dans la craie, ainsi que d’anciennes sablières, argilières ou cailloutières. Tout ne se ressemble pas, mais tout produit la même difficulté: un sous-sol mal connu, parfois stable pendant des décennies, puis soudain coûteux, bloquant ou dangereux. La Côte d’Albâtre est en plein dans cette géologie cauchoise où un paysage paisible peut cacher un problème très concret sous les pieds.
C’est pour cela que le recensement compte autant. En Seine-Maritime, une fois les indices intégrés aux documents d’urbanisme, la doctrine départementale applique en principe un rayon de 60 mètres autour des marnières présumées, et de 35 mètres autour des bétoires, sablières, argilières et cailloutières. En clair, une cavité suspectée peut suffire à geler une extension, compliquer un permis, imposer des études supplémentaires ou faire basculer un projet dans l’incertitude. Pour un propriétaire, un acheteur ou un maire, la question n’est donc pas seulement de savoir si le sol peut céder. Elle est aussi de savoir ce qu’il reste possible de faire, où, et à quel coût.
Si le sujet revient avec autant de force, c’est aussi parce que la Seine-Maritime a appris à ne plus traiter ces cavités comme une vieille curiosité locale. Après l’hiver très pluvieux de 1995, marqué notamment par la disparition d’un pavillon à Mesnil-Panneville dans l’effondrement d’une cavité, les inventaires se sont accélérés dans le département. Depuis, le recensement des indices est devenu une pièce centrale de la prévention. Ce travail local s’inscrit d’ailleurs dans un cadre plus large: la France suit elle aussi ces risques à l’échelle nationale, signe que le problème dépasse largement le seul pays de Caux.
Il faut enfin dire ce que cette étude ne fera pas. Elle ne supprimera pas le risque. Elle ne trouvera pas forcément chaque vide oublié. Elle ne transformera pas non plus la Côte d’Albâtre en territoire condamné. Son utilité est plus simple et plus décisive: réduire l’ignorance. Dans un département où chacun peut être tenu de signaler au maire l’existence d’une cavité, ou même d’un indice sérieux, mieux connaître le sous-sol permet d’éviter des erreurs coûteuses, des blocages d’urbanisme et parfois des accidents. Sur ce sujet, le vrai progrès commence par une idée élémentaire: savoir enfin sur quoi l’on construit.