À Fouju, l’intelligence artificielle ne ressemble pas à un chatbot. Elle ressemble à des terrains, des bâtiments, des lignes électriques et des permis.
Dans cette commune de Seine-et-Marne, Campus IA prévoit environ douze bâtiments de centres de données sur près de 70 hectares. La première phase doit commencer par trois datacenters, un bâtiment de formation et les équipements techniques nécessaires. La mise en service progressive est annoncée à partir de 2028.
Le dossier était déjà considérable. Il vient de changer d’échelle.
Le 1er juin, MGX et ses partenaires ont annoncé vouloir étendre Campus IA en France, avec un objectif national pouvant atteindre 3 GW de capacité de calcul. Un second site français doit être sélectionné. Fouju ne disparaît pas dans cette annonce. Au contraire : le site seine-et-marnais devient le premier point d’ancrage du réseau.
Le calendrier rend le signal encore plus net. L’enquête publique sur le projet de Fouju venait de se terminer le 30 mai. Deux jours plus tard, le campus n’était plus seulement présenté comme un grand projet local, mais comme la première pièce d’une ambition nationale.
Ce changement raconte quelque chose que les discours sur l’IA masquent souvent. Les modèles, les assistants et les applications ont besoin d’une infrastructure physique. Il faut des terrains, de la fibre, des voies d’accès, des postes électriques, du refroidissement, de la sécurité et des raccordements capables d’absorber des puissances rarement associées à une commune rurale.
À Fouju, le raccordement est la clé du projet. RTE a signé avec Campus IA un contrat accéléré prévoyant un premier palier de 240 MW d’ici fin 2027, puis 700 MW avant fin 2029. Les infrastructures doivent permettre une montée ultérieure jusqu’à 1 400 MW, même si une réponse gouvernementale publiée en mai a précisé que 700 MW étaient contractualisés à ce stade.
Ces chiffres expliquent pourquoi la Seine-et-Marne se retrouve dans une carte beaucoup plus large que le périmètre communal. L’IA ne cherche pas seulement des ingénieurs et des modèles performants. Elle cherche des lieux capables d’accueillir une industrie du calcul. Fouju coche plusieurs cases rares : proximité de l’A5, réseaux de fibre, lignes à très haute tension, terrains mobilisables et distance avec les habitations les plus proches.
La même bascule est visible ailleurs en Île-de-France. En Seine-Saint-Denis, centres de données, logistique et énergie transforment aussi la fonction de grands terrains du nord-est francilien. À Fouju, la question revient avec une échelle plus stratégique : quand le numérique arrive sous forme de bâtiments, de raccordements et de chaleur à gérer, que récupère le territoire ?
C’est le point décisif pour la Seine-et-Marne. Les porteurs du projet annoncent plusieurs centaines d’emplois directs à terme et plus de 1 000 emplois indirects, notamment via les prestataires. Ils mettent aussi en avant le bâtiment de formation et les synergies possibles avec les entreprises locales.
Ces promesses devront se vérifier dans les faits. Combien d’emplois seront accessibles localement ? Quelle part des marchés restera dans le département ? Quelles compétences seront formées sur place ? Quels revenus publics, quelles infrastructures et quels usages utiles accompagneront l’arrivée du campus ?
Le volet environnemental appelle la même vigilance concrète. Campus IA indique que la première phase utilisera un refroidissement à l’air, sans prélèvement dans les ressources en eau locales. Les maîtres d’ouvrage se sont aussi engagés à ne pas puiser dans la nappe de Champigny. Pour la chaleur produite par les serveurs, plusieurs pistes sont évoquées : le futur centre pénitentiaire de Crisenoy, des serres maraîchères ou le réseau de chaleur de Melun-Vaux-le-Pénil.
Là encore, l’enjeu n’est pas seulement d’annoncer une bonne intention. Une chaleur récupérée ne sert au territoire que si elle trouve un usage, un calendrier, un opérateur et des bénéficiaires. Sinon, elle reste une ligne rassurante dans un dossier.
Fouju n’est donc pas seulement le nom local d’une annonce sur l’IA. La commune devient l’un des lieux où la promesse numérique prend une forme très matérielle : du foncier, des pylônes, des bâtiments, des raccordements, des formations possibles et des garanties à obtenir.
Pour la Seine-et-Marne, le sujet ne s’écrit pas seulement en mégawatts. Il s’écrira dans les contrats, les emplois, les formations, la chaleur réellement utilisée et la capacité des communes à obtenir autre chose qu’un rôle de support technique.
À Fouju, la course à l’IA ne commence pas dans un écran. Elle commence dans les champs, avec une question assez simple : qu’est-ce que le territoire recevra en échange ?
Sources consultées
- Abu Dhabi Media OfficeMGX, along with strategic partners, to expand Campus AI in France with second site
- Registre numérique d’enquête publiqueEnquête publique relative au projet de campus datacenters Campus IA et de la construction projetée des équipements électriques RTE afférents
- RTECampus IA et RTE signent un contrat de raccordement accéléré pour un campus d’infrastructures numériques en région parisienne
- CNDPDATACENTERS et infrastructure de raccordement au réseau électrique (Campus IA) à Fouju
- Campus IA / ConcertationComprendre le projet
- Assemblée nationaleQuestion n°8839 : Centre de données à Fouju