D’Aulnay-sous-Bois à Dugny, du Bourget à Tremblay-en-France, le nord-est de la Seine-Saint-Denis n’accumule pas seulement des projets. Il change de fonction. Les dossiers sortis ces derniers mois racontent la même bascule: des friches et de grands terrains bien placés sont repris pour accueillir des infrastructures massives, branchées sur les autoroutes, le fret et surtout le réseau électrique.
À Aulnay, sur l’ancienne friche PSA, Data Hills prévoit trois bâtiments, 42 salles informatiques et plus de 21 000 baies de serveurs. À Dugny, Digital Realty porte trois centres de données sur 9,5 hectares. À Tremblay, Goodman vise un site de 105 mégawatts. Au Bourget, Segro en prévoit 75 sur l’ancien site H&M. Ces chiffres ne disent pas seulement la taille des projets. Ils disent leur nature. Ce ne sont pas des bureaux de la nouvelle économie. Ce sont des équipements industriels du numérique, avec des besoins massifs en électricité, en refroidissement, en sécurisation et en foncier.
Le choix de ces communes n’a rien d’un hasard. On y trouve ce que cherchent les opérateurs: de grandes parcelles déjà artificialisées, une proximité immédiate avec Roissy ou Le Bourget, des accès rapides par l’A1, l’A3 ou la RN2, et la possibilité de tirer de très grosses lignes électriques. À Dugny, le projet suppose même de nouvelles liaisons à très haute tension. Le cloud n’est pas une abstraction. Il a besoin de sols, de postes électriques, de groupes de secours, de clôtures, de tuyaux, de voiries. Et une partie de cette matérialité est en train de s’installer dans le 93.
Les promoteurs parlent d’attractivité et de retombées locales. Il y en aura. Mais il faut regarder les ordres de grandeur. Les dossiers évoquent une centaine d’emplois permanents sur certains sites, parfois un peu plus en comptant les effets indirects. Pour des projets de cette puissance, c’est peu. Le rapport est clair: beaucoup de capital, beaucoup d’électricité, beaucoup d’emprise au sol, relativement peu d’emplois durables. Ce n’est pas un argument pour tout refuser. C’est un rappel utile dans un département où la question de l’accès au travail reste centrale.
Le point le plus sensible, c’est la chaleur. Un centre de données consomme de l’électricité pour alimenter des serveurs, puis dépense encore de l’énergie pour éviter qu’ils ne surchauffent. Depuis 2025, la loi impose en principe de récupérer cette chaleur à partir d’un certain seuil. Sur le papier, tout le monde s’y met. Dans les faits, l’écart entre la règle et la réalité reste large. À Dugny, l’autorité environnementale estime qu’une chaleur considérable pourrait être récupérée, mais que la part réellement valorisée resterait très faible dans les premières années. À Tremblay, elle demande des solutions concrètes. À Aulnay, elle alerte sur la masse de chaleur rejetée dans l’air et sur le risque d’aggraver les îlots de chaleur autour du site. Le sujet n’est donc pas seulement celui de la consommation électrique. C’est aussi celui de ce que le territoire fait, ou ne fait pas, de l’énergie perdue.
Cette poussée dépasse largement la Seine-Saint-Denis. En France, les centres de données sont déjà des centaines et leur consommation électrique prend rapidement de l’ampleur. En Île-de-France, leur concentration est particulièrement forte. Avec l’essor du cloud, de la vidéo, des services en ligne et désormais de l’intelligence artificielle, la demande progresse partout. Les États veulent garder ces capacités sur leur sol. Les opérateurs veulent construire vite. Les élus locaux voient arriver des investissements spectaculaires sur des terrains difficiles à reconvertir autrement. Le nord-est du 93 se retrouve donc à un point de rencontre entre une ruée mondiale vers les infrastructures numériques et un territoire où subsistent encore de grandes emprises disponibles.
Mais un territoire n’est pas qu’une réserve foncière. Derrière les mégawatts, il y a des riverains, des circulations supplémentaires, du bruit, des tests de groupes électrogènes, des arbitrages sur l’usage de l’électricité, et une question simple: que récupère le département en échange? Si ces sites occupent durablement des terrains stratégiques, ils ne peuvent pas se contenter de promettre un peu d’activité et quelques recettes fiscales. La contrepartie doit être concrète: chaleur vraiment réutilisée, impact sonore strictement encadré, transparence sur les effets cumulés, exigences claires sur l’insertion et la formation, suivi public des engagements.
La Seine-Saint-Denis a déjà un exemple qui prouve que ce n’est pas hors de portée. À Saint-Denis, la chaleur d’un centre de données alimente un réseau de chaleur pour des logements et des équipements. Donc oui, la récupération peut exister. Le problème n’est pas technique. Il tient au rapport de force. Si le nord-est du 93 devient un maillon important de l’infrastructure numérique française, il doit obtenir des contreparties réelles et vérifiables. Sinon, il restera ce qu’il a trop souvent été: un territoire qui encaisse les contraintes pendant que la valeur se crée ailleurs.