Avant de refaire une rue, il faudra parfois commencer par regarder l’arbre. Pas seulement son tronc, sa hauteur ou son ombre portée sur le trottoir. Son état sanitaire, ses racines, la place disponible dans le sol, les réseaux enterrés autour de lui, et cette question très simple à poser mais beaucoup moins simple à résoudre: peut-on le garder?
La Métropole européenne de Lille vient de publier un marché pour réaliser des diagnostics arboricoles et des expertises de transplantation dans ses projets. L’avis, envoyé à la publication le 7 mai, prévoit un accord-cadre de quatre ans, estimé à 720 000 € HT et plafonné à 900 000 € HT. Les offres sont attendues jusqu’au 10 juin.
Le sujet paraît technique. Il l’est. Mais il dit quelque chose de très concret sur les chantiers métropolitains: dans une rue dense, un arbre adulte n’est plus seulement un décor que l’on remplace à la fin par trois jeunes sujets bien alignés. Il peut modifier un dessin, compliquer un calendrier, peser dans un budget ou devenir un point sensible de concertation.
La MEL a déjà affiché ses ambitions. Sa stratégie Nature et Eau vise un million d’arbres supplémentaires entre 2024 et 2035 sur le territoire, au moins 500 hectares d’espaces verts et de nature accessibles en plus, et 1 million d’euros par an pour les fosses d’arbres et la végétalisation en pied de façade. À Lille, la requalification de Solférino et de la place Philippe-Lebon affiche 180 arbres plantés rue de Solférino, 89 arbres à terme place Philippe-Lebon, et plus de 4 300 m² désimperméabilisés sur la place. À Tourcoing, la future “ceinture verte” du boulevard Industriel promet 1 000 nouveaux arbres et 3,45 hectares d’espaces verts.
Planter, pourtant, ne règle pas tout. Le Cerema le rappelle assez sèchement: un arbre adulte transplanté perd une partie de sa base racinaire et ses chances de reprise peuvent s’en trouver réduites. Un jeune arbre s’adapte mieux au sol où il grandit, mais il ne donne pas immédiatement l’ombre, le rafraîchissement ou la présence d’un sujet mature. Voilà le nœud du problème. Conserver un arbre existant est souvent préférable pour le confort d’une rue, mais cela suppose de lui laisser de la place, de l’eau, un sol vivant et une cohabitation possible avec les réseaux.
C’est là que le diagnostic change la discussion. Il ne transforme pas chaque arbre en intouchable. Il oblige plutôt à savoir de quoi l’on parle avant de trancher. Un alignement fatigué, une fosse trop petite, un réseau à déplacer, une plateforme de tramway à insérer, un trottoir à rendre accessible: chacun de ces éléments peut faire basculer l’arbitrage. Dans la FAQ du futur tramway Roubaix-Tourcoing, la MEL dit déjà que la végétation existante sera conservée et renforcée “partout où cela est possible”, tout en reconnaissant que certains arbres pourraient être abattus dans les espaces les plus contraints. Sur ce type de projet, l’arbre est rarement seul face au chantier. Il se retrouve au milieu de la circulation, du stationnement, des rails, des canalisations et des attentes des riverains.
Le droit aussi a changé le regard. Les allées et alignements d’arbres bordant les voies ouvertes à la circulation publique bénéficient d’une protection spécifique dans le code de l’environnement. Les atteintes doivent être justifiées, encadrées et compensées. Ce n’est pas une garantie absolue de conservation, mais cela pousse les maîtres d’ouvrage à documenter davantage leurs décisions.
Le marché lancé par la MEL ne promet donc pas des rues miraculeusement préservées. Il indique plutôt que l’arbre entre plus tôt dans la chaîne de décision. Avant la pelle mécanique, avant le plan de phasage, avant la réunion de quartier parfois, il y aura une expertise: état du sujet, faisabilité de la transplantation, risques, contraintes, coût.
C’est moins spectaculaire qu’une grande annonce de plantation. C’est peut-être plus sérieux. Dans une métropole où les chantiers de mobilité et d’espaces publics se multiplient, l’arbre adulte devient un actif vivant avec lequel il faut composer. Pas une image verte en bout de projet, mais une donnée de départ.