Au 14 rue des Éliets, une plaque rappelle l’ancien estaminet de la Bague d’Or. C’est là qu’Émile Cornaille, 11 ans, fut mortellement touché le 1er mai 1891. À Fourmies, l’histoire ouvrière ne commence pas par un symbole national. Elle commence par une adresse.
Ce jour-là, Fourmies est une cité textile d’environ 16 000 habitants. Les ouvriers réclament la journée de huit heures, une bourse du travail, de meilleures conditions d’hygiène et des caisses de retraite. La journée devait mêler grève, manifestation, repas de famille, bals et théâtre. Elle bascule après l’arrestation de quatre ouvriers, puis le rassemblement d’une foule près de la mairie et de l’église. Les soldats ouvrent le feu. Le bilan retenu par les ressources historiques locales est de neuf morts et de plus de trente-cinq blessés.
Ce qui distingue Fourmies, cent trente-cinq ans plus tard, tient à cette précision. L’ancienne mairie, où des grévistes furent retenus, la rue des Éliets, le cimetière, la place Maria-Blondeau et le Musée du textile et de la vie sociale donnent encore des points d’appui à la mémoire. On ne parle pas seulement d’un événement ancien. On peut encore le rattacher à des lieux.
La commémoration 2026 s’inscrivait dans cette logique. La Ville avait prévu une cérémonie à 11 h 15, puis une journée au Musée du textile et de la vie sociale, avec hommage, visite scénarisée, street art, spectacle acrobatique et concert. Le souvenir ne restait donc pas cantonné au dépôt de gerbe. Il passait aussi par une journée culturelle, ouverte aux familles, aux visiteurs et aux habitants qui viennent parfois chercher autre chose qu’une leçon d’histoire.
Le musée aide à faire ce lien. Installé dans une ancienne filature, il raconte le textile, les machines, les gestes et la vie quotidienne. Une visite scénarisée récente met face à face deux points de vue, celui d’un patron de filature et celui d’un ouvrier. Ce détour rend plus concret ce que la fusillade résume trop vite: une ville dépendante de son industrie, des rapports sociaux tendus, des ouvriers qui demandent du temps, de la sécurité et de la reconnaissance.
Le présent ne répète pas 1891. Mais à Fourmies, le travail, les revenus et la dignité sociale ne sont pas des mots abstraits. La commune compte aujourd’hui un peu plus de 11 500 habitants. Selon l’Insee, le taux de pauvreté y atteignait 34 % en 2021 et le chômage des 15-64 ans, au sens du recensement, 27,9 % en 2022. Ces chiffres ne racontent pas toute la ville, mais ils expliquent pourquoi cette mémoire reste audible dans l’Avesnois.
Le 1er mai de Fourmies n’a donc pas besoin d’être grandi artificiellement. Sa force est ailleurs: dans une plaque de rue, une ancienne filature, un musée, un nom d’enfant, et une commune qui garde cette histoire à portée de regard.