À Gravelines, le futur chantier EPR commence par une question simple: quelle eau, pour quel usage, et avec quel réseau. Le Syndicat de l’Eau du Dunkerquois vient de publier un marché de travaux de 3 millions d’euros hors taxe, prévu sur 12 mois, pour poser de nouveaux réseaux d’eau industrielle et d’eau potable dans le corridor technique des futurs réacteurs, le long de la route du Grand Colombier jusqu’à la jetée des Huttes. Ce n’est pas un détail de génie civil. C’est un signal clair: dans le Dunkerquois, la réindustrialisation passe aussi par des tuyaux, des arbitrages et une ressource qu’on ne peut plus traiter comme acquise.
Le point clé, c’est la séparation des usages. Sur le territoire, l’eau potable vient de la nappe de la craie de l’Audomarois, via le champ captant de Houlle-Moulle. Le Syndicat dessert plus de 220 000 habitants sur son périmètre et rappelle que son réseau d’eau industrielle sert, lui, à alimenter les gros sites du port pour leurs procédés. Cette eau industrielle est prélevée dans le canal de Bourbourg, justement pour éviter de faire tourner l’économie locale avec de l’eau potable qu’il vaut mieux réserver au robinet, aux écoles, aux hôpitaux et aux usages quotidiens.
Ce système existe déjà, mais il change d’échelle. Le Syndicat dispose depuis 2023 d’une autorisation de prélèvement allant jusqu’à 30,7 millions de mètres cubes par an dans le canal de Bourbourg. Un document d’expertise publique sur un autre projet industriel local indique qu’à ce jour 13 entreprises sont desservies pour un volume total d’environ 22 millions de mètres cubes par an. Autrement dit, il reste de la marge sur le papier, mais pas un continent vierge. Quand de nouveaux projets lourds s’empilent dans le Dunkerquois, la question n’est plus seulement de savoir si l’eau existe. Il faut savoir si les réseaux suivent, si les volumes restent compatibles avec les autres usages et si le territoire garde de la réserve pour la suite.
Les futurs EPR2 s’inscrivent exactement dans cette tension. Le projet de Gravelines correspond à la deuxième paire du programme nucléaire relancé par EDF. Pour l’exploitation, les besoins en eau douce des réacteurs resteront significatifs, même si le refroidissement principal repose sur l’eau de mer. Le dossier du débat public met en avant une piste centrale: les eaux usées traitées de la station d’épuration de Gravelines pourraient couvrir jusqu’à 54 % des besoins en eau douce des futurs réacteurs, ce qui réduirait d’autant le recours à l’eau industrielle. Voilà le vrai sujet derrière ce marché: le territoire ne prépare pas seulement un raccordement, il prépare une hiérarchie des usages, avec une pression croissante pour faire circuler davantage d’eau non potable et moins d’eau potable dans l’industrie.
Ce choix dépasse Gravelines. À l’échelle nationale, le Plan eau pousse justement la réutilisation des eaux non conventionnelles. Fin février 2026, l’État recensait 508 installations de valorisation, dont 164 produisant des eaux usées traitées réutilisées, avec un objectif de 1 000 projets d’ici fin 2027. Dunkerque n’est donc pas un cas isolé. C’est plutôt un avant-poste: un littoral industriel qui teste ce que la France devra faire ailleurs si elle veut à la fois rouvrir des usines, électrifier davantage et éviter de charger encore plus les réseaux d’eau potable.
Il faudrait se tromper de sujet pour raconter ce dossier comme une simple réussite technique. Un nouveau réseau ne crée pas de ressource. Il organise mieux les usages, réduit certains gaspillages et rend possibles des arbitrages plus propres entre habitants et industrie. C’est déjà beaucoup. Dans le Dunkerquois, l’enjeu n’est plus seulement de trouver de l’eau. C’est de rendre compatibles les grands projets industriels, les réseaux existants et les usages quotidiens.