
Dans les textes de l’Éducation nationale, les collégiens peuvent être amenés à réfléchir à « la place de l’argent dans la société », aux choix de consommation et même à la « finance verte ». L’objectif affiché va jusqu’à leur faire comprendre « les grands mécanismes de l’économie » pour pouvoir agir en citoyens.
Dans le passeport EDUCFI que tous les élèves de 4e passent désormais, le programme commun est plus resserré : gérer un budget, comprendre un compte bancaire et les moyens de paiement, découvrir l’épargne et le crédit, repérer les arnaques, puis répondre à un quiz. Les enseignants sont libres d’aller plus loin.
Ce décalage éclaire mieux que le mot « lobbying » le débat lancé cette semaine par Maud Caillaux, cofondatrice de Green-Got.
Elle raconte avoir proposé au ministère d’ajouter au parcours une question simple : que devient l’argent que l’on confie à une banque ? Quels projets et quelles entreprises le système financier contribue-t-il à financer ? Selon son récit, ses interlocuteurs lui ont opposé la neutralité de l’Éducation nationale et refusé qu’un enseignement obligatoire porte un jugement sur des entreprises ou des choix d’investissement. Ils lui auraient en revanche proposé de produire une ressource facultative pour les enseignants.
Le ministère n’a pas publiquement confirmé cette version de l’échange. Mais ses propres textes règlent déjà une partie du débat : parler des conséquences de l’argent, y compris environnementales, fait explicitement partie de l’EDUCFI. Ce qui n’est pas garanti à chaque élève, c’est jusqu’où cette compréhension sera poussée.
Un compte bancaire n’est pas seulement un porte-monnaie
Le choix d’un socle très pratique se défend facilement. À 14 ans, savoir qu’un crédit coûte de l’argent, qu’un découvert n’est pas gratuit ou qu’un faux conseiller bancaire peut vider un compte a une utilité immédiate.
Mais le parcours laisse presque intacte une autre question : qu’est-ce qu’une banque ?
La formulation de Maud Caillaux montre elle-même pourquoi un tel cours serait utile.
« L’argent déposé dans sa banque peut financer un nouveau champ pétrolier », écrit-elle. L’intuition est juste sur un point essentiel : les décisions des établissements financiers orientent effectivement des capitaux vers certains ménages, entreprises et activités plutôt que d’autres.
Le mécanisme n’est cependant pas celui d’une caisse où les euros des déposants attendraient d’être redistribués aux emprunteurs.
Lorsqu’une banque accorde un crédit, explique la Banque de France, elle inscrit simultanément la somme sur le compte de son client. Elle crée ainsi de la monnaie scripturale. D’où cette formule assez contre-intuitive : « les crédits font les dépôts ». Plus de 90 % de la monnaie en circulation dans la zone euro prend aujourd’hui cette forme scripturale. La création de crédit reste encadrée par les taux, la réglementation et les besoins de liquidité du système bancaire.
Un euro posé sur un compte courant ne possède donc pas une petite étiquette permettant de suivre son voyage jusqu’à une centrale électrique, un prêt immobilier ou un puits de pétrole.
Cela ne rend pas le financement neutre. Cela rend la question plus précise.
Une banque choisit à qui elle prête. Un investisseur peut acheter les titres d’une entreprise. Une obligation peut servir à financer un projet déterminé. Dans le cas des obligations vertes, par exemple, l’objet même du produit consiste à lever de la dette destinée à des activités ou projets répondant à des critères environnementaux. La Banque de France dispose déjà de ressources pédagogiques consacrées à ces mécanismes et à la finance verte.
Voilà une distinction qu’un élève pourrait conserver longtemps : demander « où va mon argent ? » est une bonne question, à condition d’apprendre aussi pourquoi la réponse change selon qu’il s’agit d’un dépôt, d’un crédit, d’une obligation ou d’un placement.
La neutralité n’oblige pas à éviter les sujets controversés
Maud Caillaux invoque également la science du climat pour défendre l’idée d’interroger le financement de nouveaux projets fossiles. La conclusion souvent citée de l’Agence internationale de l’énergie selon laquelle aucun nouveau champ pétrolier ou gazier de long terme n’est nécessaire appartient à sa trajectoire mondiale compatible avec 1,5 °C, et non à une règle générale formulée pour tout scénario restant sous 2 °C.
Cette distinction suffit à montrer ce que peut apporter un enseignement public : expliquer la création monétaire, les financements accordés à différents secteurs ou les scénarios climatiques sans dicter la banque, l’entreprise ou la politique que l’élève doit préférer.
La neutralité impose de séparer les faits, les mécanismes et les choix de valeur. Elle n’impose pas de retirer du cours les sujets sur lesquels ces choix existent.
Le cadre européen utilisé par la France va dans ce sens. Élaboré par la Commission européenne et l’OCDE pour les jeunes de 6 à 18 ans, il ne se limite pas au budget personnel. Il traite aussi du « paysage financier » et intègre transversalement la finance durable et la citoyenneté.
La France a donc déjà choisi le principe. Elle n’a pas transformé toute cette ambition en apprentissage commun obligatoire.
Ce que chaque élève est certain d’apprendre
Cette semaine, des centaines de lycées ont aussi été touchés par une mobilisation autour notamment des effectifs, des enseignants manquants et de l’état des établissements. Comme l’a montré notre analyse nationale des blocages, le mouvement n’a aucun lien avec Green-Got ou l’EDUCFI. Mais les lycéens qui parlent de moyens scolaires rencontrent déjà des décisions de répartition de ressources publiques.
L’Éducation nationale dit vouloir donner aux jeunes les moyens de « prendre leur pleine place dans la société et agir en tant que citoyen ». Elle dispose déjà du cadre, des ressources pédagogiques de la Banque de France et d’un référentiel européen suffisamment large pour traiter la manière dont l’argent circule dans l’économie.
Reste une décision : ce qui relève de la culture financière commune et ce qui dépend de l’enseignant qui pousse la porte un peu plus loin.
À la fin de la 4e, chaque élève doit désormais savoir qu’un crédit a un coût.
Qu’il découvre aussi qu’un crédit crée de la monnaie et participe à orienter l’économie dépend encore de la suite du cours.
Sources consultées
- Ministère de l’Éducation nationaleMise en œuvre et modalités d’organisation du passeport EDUCFI dans les collèges et dans la voie professionnelle
- Maud CaillauxJe sors du ministère de l'Éducation nationale. On m'a proposé un café, on m'a écoutée. Il ne manquait qu'une chose : du courage.
- Banque de FranceComment est créée la monnaie ?
- Commission européenne et OCDEFinancial competence framework for children and youth in the European Union
- Agence internationale de l’énergieThe Oil and Gas Industry in Net Zero Transitions