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Ormuz : un tiers des exportations pétrolières du Golfe manque toujours

Le Brent a repassé 100 dollars et les exportations du Golfe restent environ un tiers sous leur niveau d’avant-guerre. En France, pas de pénurie nationale à ce stade.

Illustration - Pétroliers dans le détroit d’Ormuz

Environ un tiers des exportations pétrolières du Golfe manque toujours au marché mondial. C’est le fait nouveau le plus important de la crise d’Ormuz : malgré les pétroliers qui traversent clandestinement le détroit, les flux restent très loin de leur niveau d’avant-guerre.

Les estimations compilées par Reuters situent désormais ces exportations autour de 15 à 16 millions de barils par jour, contre environ 25 millions auparavant. Vortexa estime qu’en août le déficit atteignait encore 10 millions de barils par jour. Ces calculs intègrent les « passages noirs » de navires qui coupent leur système d’identification pour traverser Ormuz plus discrètement.

L’incertitude sur ces mouvements avait jusqu’ici rendu les données visibles de trafic difficiles à interpréter. Elle ne masque plus le constat principal : une quantité considérable de pétrole continue de manquer. L’Agence internationale de l’énergie évaluait déjà en juillet les exportations régionales à 15 millions de barils par jour et la production du Golfe à 8,3 millions de barils par jour sous son niveau d’avant-guerre.

Mercredi 9 septembre, le Brent a repassé 100 dollars le baril pour la première fois depuis juillet. Le seuil est symbolique, mais il intervient dans un marché où le raffinage reste contraint. L’AIE estime que les débits mondiaux des raffineries restaient près de 5 millions de barils par jour sous leur niveau d’un an auparavant.

Les attaques se sont étendues depuis le 7 septembre

La situation militaire s’est elle aussi aggravée en deux jours.

Le commandement américain affirme avoir détruit cinq pétroliers iraniens le 8 septembre, quatre dans le golfe d’Oman et un près de l’île de Kharg, après deux tentatives iraniennes d’attaque contre un bâtiment de l’US Navy. Selon le CENTCOM, les équipages avaient reçu l’ordre d’abandonner les navires avant les frappes. Trois autres pétroliers iraniens avaient été détruits par les forces américaines le 5 septembre.

L’Iran affirme avoir riposté mercredi contre dix navires près du détroit d’Ormuz. Ce bilan reste en partie revendiqué par Téhéran et tous les dégâts annoncés ne sont pas établis. Plusieurs incidents sont toutefois confirmés. Un marin a été tué et un autre porté disparu après une attaque contre un pétrolier de produits raffinés. Le New Andros, chargé d’environ deux millions de barils de fioul irakien, a pris feu après avoir été frappé par un drone dans les eaux irakiennes ; les autorités irakiennes ont signalé des dégâts limités et aucune fuite de cargaison. Reuters décrit cette séquence comme la plus importante vague d’attaques réciproques contre la navigation depuis le début du conflit.

Le trafic demeure extrêmement faible. Selon les données préliminaires de Kpler rapportées par Reuters, six navires transportant des matières premières ont franchi Ormuz mardi, contre une moyenne de douze sur les dix jours précédents. À titre d’ordre de grandeur, environ 125 navires commerciaux de toutes catégories empruntaient quotidiennement le détroit avant la guerre. Celui-ci concentrait alors près de 20 % des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié.

Un second axe logistique est désormais sous pression. Les Houthis ont frappé plusieurs villes et installations énergétiques en Arabie saoudite les 7 et 8 septembre, faisant 73 blessés selon les autorités saoudiennes. La France a condamné mercredi les attaques contre des infrastructures civiles saoudiennes et yéménites. Une détérioration simultanée d’Ormuz et de la route de la mer Rouge réduirait les possibilités de contournement disponibles pour les exportateurs du Golfe.

En France, le choc est déjà dans les prix

La France ne connaît pas de pénurie nationale de carburant. Bercy l’a répété mercredi après une réunion avec les distributeurs : il n’existe à ce stade « pas de risque sur l’approvisionnement des stations au niveau national ».

La facture a néanmoins fortement augmenté. Mercredi à 11 heures, le SP95-E10 se vendait en moyenne 2,124 euros le litre et le gazole 2,292 euros, selon un calcul de l’AFP à partir des données gouvernementales. Ils coûtaient respectivement 23,5 % et 33,3 % de plus que fin février.

Ces prix ne résultent pas de la seule hausse du Brent de mercredi. Ils reflètent plusieurs mois de perturbations, auxquelles s’ajoute un marché très tendu pour les carburants raffinés. En août, l’AIE constatait que les exportations de diesel depuis la Russie, le Moyen-Orient et l’Asie avaient chuté de 1,3 million de barils par jour sur un an, soit environ un cinquième du commerce maritime mondial de ce produit. Les exportations de kérosène depuis ces régions avaient baissé d’environ 670 000 barils par jour.

C’est précisément la vulnérabilité française identifiée avant cette nouvelle escalade. La France importe un brut relativement diversifié, mais dépend davantage de l’étranger pour certains produits raffinés, notamment le gazole et le carburéacteur. Les raffineries françaises, le marché européen et les stocks stratégiques continuent d’amortir le choc physique. Ils ne peuvent empêcher la hausse du prix d’un produit devenu plus rare sur le marché mondial.

L’inflation en porte déjà la trace. L’Insee estime qu’elle a atteint 2,4 % sur un an en août, contre 2,1 % en juillet. Les prix de l’énergie progressaient de 16,7 %, tandis que les services augmentaient de 2 %, l’alimentation de 1,1 % et les produits manufacturés reculaient de 0,4 %. Le choc reste donc très concentré sur l’énergie. Sa durée décidera de sa transmission aux coûts du transport, aux entreprises et aux autres prix.

Le gouvernement privilégie les aides ciblées

Bercy n’a pas annoncé de nouvelle remise générale sur les carburants. Le gouvernement écarte également, à ce stade, une baisse temporaire des taxes ou un plafonnement national des prix, en invoquant notamment la situation des finances publiques.

Les dispositifs ciblés représentent environ 1,4 milliard d’euros. Ils comprennent notamment l’indemnité de 100 euros destinée sous conditions aux travailleurs modestes utilisant leur voiture pour travailler, ainsi que des aides sectorielles déjà prolongées pour l’agriculture, la pêche et certaines entreprises du BTP.

L’arbitrage est assez simple. Une remise générale baisse immédiatement le prix de chaque litre mais devient très coûteuse lorsque le pétrole reste cher et bénéficie aussi aux consommateurs les moins exposés. Une aide ciblée laisse davantage passer le signal de prix mais concentre la dépense publique sur les ménages et activités dont la mobilité dépend le plus du carburant. Aucune des deux solutions ne crée de pétrole supplémentaire.

Les réserves stratégiques répondent à un autre problème. Elles peuvent soutenir l’approvisionnement en cas de déficit physique, mais leur objectif n’est pas de maintenir durablement le pétrole à bas prix. Tant que les raffineries, les importations européennes et ces stocks fonctionnent, le scénario français reste celui d’un choc coûteux plutôt que d’une pénurie générale.

La dépendance au pétrole n’est pas entièrement subie

À plus long terme, la crise rappelle une marge de manœuvre que la France maîtrise davantage que les flux d’Ormuz : la quantité de pétrole nécessaire à son économie.

En 2024, le pétrole représentait encore 39 % de la consommation finale d’énergie. Les transports consommaient 513 TWh, dont 89,1 % sous forme de produits pétroliers. Cette dépendance contraste avec un système électrique qui a produit 547,5 TWh en 2025, à plus de 95 % bas-carbone, et exporté un solde record de 92,3 TWh.

Cette électricité exportée n’est pas une réserve disponible à toute heure, et remplacer des millions de véhicules, des chaudières ou des équipements industriels prend des années. Le réseau doit aussi être renforcé et la consommation rendue plus flexible. Mais le sens du levier est clair : chaque usage pétrolier effectivement remplacé par de l’électricité réduit l’exposition future aux cours mondiaux tout en utilisant davantage une production nationale déjà largement décarbonée.

Le sujet dépasse donc la seule réponse à la crise actuelle. La France peut difficilement agir sur le nombre de pétroliers qui franchiront Ormuz demain ; elle peut agir sur la quantité de pétrole dont ses transports, ses bâtiments et une partie de son industrie auront encore besoin dans dix ans.

Les volumes diront si le choc s’aggrave encore

À court terme, le seuil des 100 dollars compte moins que trois données physiques : le volume réellement exporté par le Golfe, y compris les traversées sans transpondeur ; la disponibilité du diesel et du kérosène sur le marché européen ; et l’état de l’approvisionnement des stations françaises.

L’Agence internationale de l’énergie doit publier son prochain rapport mensuel vendredi 11 septembre. Il donnera une nouvelle estimation de l’offre, du raffinage et des stocks mondiaux. La Banque centrale européenne doit auparavant rendre jeudi sa décision monétaire, alors que la nouvelle hausse de l’énergie complique à nouveau l’équilibre entre inflation et activité.

Depuis le 7 septembre, le risque n’a donc pas changé de nature pour la France : les carburants raffinés restent son point sensible. Il a changé d’échelle. Les flux réels confirment qu’environ un tiers des exportations pétrolières du Golfe manque toujours, au moment même où une nouvelle vague d’attaques réduit encore la marge de sécurité du marché.

Sources consultées
  1. ReutersOne third of Gulf oil is still missing despite 'dark crossings', data shows
  2. U.S. Central CommandU.S. Destroys 5 IRGC Tankers After Iran Targets Another American Warship
  3. Agence internationale de l’énergieOil Market Report - August 2026
  4. AFP, propos de Bercy reproduits par BoursoramaCarburants : malgré des prix en hausse, le gouvernement reste défavorable à des aides plus générales
  5. InseeEn août 2026, les prix à la consommation augmenteraient de 2,4 % sur un an
  6. RTEBilan électrique 2025, principaux résultats et échanges