Comment garde-t-on la trace d’une odeur disparue ? Celle d’un atelier, d’un vieux remède, d’un encens d’église, d’un gant parfumé ou d’une rue où le soufre faisait partie du décor ?
À Biot, sur le campus SophiaTech, EURECOM a travaillé sur une réponse inattendue : apprendre à l’intelligence artificielle à retrouver les odeurs dans les textes anciens et les images. Pas en les sentant, évidemment. En repérant les mots, les objets, les scènes, les gestes et les lieux qui disent comment l’Europe a parlé des odeurs entre 1600 et 1920.
Le projet s’appelle Odeuropa. Il a réuni 35 chercheurs de six pays et a reçu en 2025 un European Heritage Award / Europa Nostra Award dans la catégorie recherche. EURECOM y revendique un rôle technologique, autour du professeur Raphaël Troncy et des chercheurs Pasquale Lisena et Thibault Ehrhart : extraction automatique, analyse de références olfactives, construction d’outils consultables par les chercheurs et les musées.
Le résultat n’est pas un gadget parfumé pour colloque savant. Odeuropa a produit un Smell Explorer, une base qui permet de chercher dans plus de 43 000 images et 167 000 textes historiques. On peut y suivre des sources d’odeurs, des lieux odorants, des émotions associées à un parfum ou à une puanteur. Les questions deviennent très simples, presque enfantines : où parlait-on du civet ? Que provoquait l’odeur de l’encens ? Quels objets sentaient dans les tableaux ? Mais derrière ces questions, il y a une idée sérieuse : une partie du patrimoine ne se voit pas, ne se touche pas et disparaît vite.
Dans les Alpes-Maritimes, ce sujet a une résonance particulière. Grasse n’est pas le décor d’Odeuropa, et il ne faut pas transformer le projet en histoire locale du parfum. Mais le pays grassois rappelle que les odeurs peuvent être un savoir-faire, un métier, une mémoire collective. Ses savoir-faire liés au parfum sont inscrits depuis 2018 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO : culture des plantes à parfum, transformation des matières premières naturelles, art de composer un parfum.
Odeuropa déplace légèrement le regard. Il ne s’agit plus seulement de produire une odeur, mais de comprendre comment une société la décrit, la classe, la redoute, la recherche ou l’oublie. Sophia Antipolis entre alors dans l’histoire par une porte moins attendue que les télécoms, la cybersécurité ou l’IA industrielle : des outils numériques y servent à ouvrir des archives avec le nez, ou du moins avec ce qu’il en reste dans les mots et les images.
Le projet est officiellement terminé depuis 2023, mais ses outils continuent d’être utilisés et présentés, notamment dans des contextes muséaux et patrimoniaux. EURECOM signalait encore en 2025 sa présence dans des événements liés à l’IA et au patrimoine sensoriel, dont l’Expo universelle d’Osaka.
Cela ne fera pas sentir une rue du XVIIIe siècle depuis un écran. Mais cela donne aux musées, aux chercheurs et aux curieux une façon de poser une question rare : de quoi le passé avait-il l’odeur ? Dans un département qui connaît bien la différence entre un parfum, une matière première et un savoir-faire, ce n’est pas une si petite question. Même si, pour l’instant, l’ordinateur reste prié de ne pas se prendre pour un nez.