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À Grasse, le parfum apprend à compter son eau

Prodarom et les industriels grassois préparent un plan de sobriété hydrique, entre contraintes d’été, usages d’usine et filière parfum.

Cuves de parfum à Grasse

Dans un atelier grassois, l’eau n’a rien de décoratif. Elle ne finit pas forcément dans le flacon, mais elle passe par les cuves, les tuyaux, les lavages, le refroidissement, parfois l’extraction ou la formulation. Elle sert à produire, puis à remettre l’outil de production en état de produire encore.

C’est cette eau discrète que les industriels du territoire veulent désormais suivre de plus près. Le 13 mai, Prodarom a annoncé une mobilisation collective autour de la rédaction d’un Plan de Sobriété Hydrique, avec le Club des Entrepreneurs du Pays de Grasse, dans le cadre d’un appel à manifestation d’intérêt de l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse.

À ce stade, le plan n’est pas encore un catalogue public de mesures. Aucun objectif chiffré d’économie n’est annoncé. C’est justement la limite du sujet, mais aussi son intérêt: avant de promettre, il faut mesurer. Savoir quels postes consomment le plus, où l’eau peut être réduite, réutilisée ou mieux pilotée, et ce qui relève d’un réglage simple ou d’un investissement plus sérieux.

Dans le Pays de Grasse, cette question ne touche pas une industrie quelconque. Les arômes, parfums et cosmétiques font partie de l’identité économique du territoire, mais aussi de son image mondiale. Derrière la capitale du parfum, il y a des ateliers, des sous-traitants, des laboratoires, des formations, des emplois et des procédés très concrets. Dans un bassin où le parfum reste aussi une affaire d’ateliers, l’eau devient un sujet de production, pas seulement d’environnement.

Le calendrier rend la démarche plus lisible. Les Alpes-Maritimes connaissent régulièrement des tensions estivales sur la ressource. En 2025, plusieurs communes du bassin de la Siagne, dont Grasse, avaient été placées en alerte sécheresse. En 2026, la préfecture a travaillé à revoir l’arrêté cadre départemental sécheresse, pour rendre les restrictions plus adaptées aux territoires et aux usages.

La sécheresse ne concerne donc pas seulement les jardins, les piscines ou les usages domestiques. Elle commence aussi à modifier les routines d’usine. Une étude régionale des chambres de commerce de Provence-Alpes-Côte d’Azur rappelait en 2025 que, dans la parfumerie-cosmétique, l’eau peut intervenir comme ingrédient, mais aussi dans la distillation, la macération, le traitement de l’eau, le conditionnement, le chauffage, le refroidissement et surtout le nettoyage des équipements.

Ces mots sont moins séduisants qu’un champ de fleurs, mais ils disent mieux où se joue le problème. Réduire l’eau, dans une usine, ce n’est pas seulement fermer un robinet. C’est installer des compteurs, repérer les fuites, revoir des cycles de lavage, récupérer une eau quand c’est possible, traiter un rejet, former les équipes, parfois changer une machine ou une habitude. Rien de spectaculaire. Mais dans une filière qui doit rester compétitive, propre et crédible, ces détails peuvent compter.

Le plan grassois dira bientôt s’il reste une intention collective ou s’il devient une méthode suivie. Les points à regarder seront simples: quelles entreprises participent, quelles actions sont retenues, quels financements sont mobilisés, et surtout quels résultats seront rendus publics.

Pour Grasse, le sujet a quelque chose de très local. La ville sait vendre l’invisible: une odeur, une formule, une signature. Elle doit maintenant apprendre à mieux suivre une autre chose invisible, ou presque: l’eau qui disparaît dans un lavage de cuve. Moins poétique, peut-être. Mais pour continuer à faire du parfum, c’est un détail très concret.