À Forville, on ne déplace pas seulement des barrières de chantier. On déplace des pêcheurs, des producteurs, des habitudes de marché et une partie du rythme du centre-ville.
Le chantier du marché cannois a changé d’échelle quand les diagnostics ont révélé l’état réel du bâtiment: certains aciers étaient corrodés jusqu’à 70 % par endroits, et les maçonneries anciennes se sont montrées plus fragiles que prévu. La rénovation n’est donc pas une simple remise au propre d’un lieu connu. Elle touche à la sécurité même d’un équipement centenaire, protégé, très fréquenté et soumis à des contraintes parasismiques.
Pour renforcer la structure, la Ville indique que 475 pieux ont été descendus jusqu’à 20 mètres de profondeur. Le chiffre paraît technique, mais il raconte bien le problème: Forville est un marché que tout le monde connaît par ses étals, ses odeurs, ses allées et ses cafés autour. Sous cette vie familière, il fallait reprendre le bâtiment presque par dessous.
C’est ce qui rend le chantier plus intéressant qu’une opération municipale de plus. Forville n’est pas un équipement que l’on ferme sans conséquence. Il sert aux habitants, aux restaurateurs, aux visiteurs, aux commerçants du centre et à ceux qui viennent simplement chercher du poisson, des légumes ou un morceau de Cannes plus quotidien que la Croisette.
Pendant les travaux, l’activité a été réorganisée plutôt que suspendue. Une halle temporaire a été installée sur les Allées de la Liberté. Les producteurs et les pêcheurs y ont été déplacés, tandis que les revendeurs et les commerces à vitrine sont restés sur la partie est du marché. Depuis le 31 mars 2026, les pêcheurs ont retrouvé leur place sur le carreau.
Cette continuité compte. Un marché central ne vaut pas seulement par son architecture. Il vaut par sa commodité, sa régularité, sa capacité à rester ouvert même quand la ville se transforme autour de lui. À Forville, le patrimoine n’est pas une façade à admirer de loin. C’est un lieu où l’on circule avec un sac de courses, où l’on croise des habitués, où le commerce alimentaire garde encore une place visible dans le centre.
Le projet porte aussi une transformation plus douce: le toit-terrasse de 2 900 m², fermé depuis des années, doit devenir un jardin public des Saveurs et des Senteurs. La Ville prévoit une passerelle depuis la rue Louis-Blanc, un ascenseur, des plantations méditerranéennes et un espace de dégustation. Le Fonds vert a accordé 375 000 euros à cette partie du projet, soit la moitié du coût annoncé pour le futur jardin.
Le risque, dans ce type d’opération, serait de réussir le bâtiment et de perdre un peu du marché. Forville devra rester pratique avant d’être photogénique: facile d’accès, lisible pour les clients, assez vivant pour ne pas devenir un décor. La phase en cours doit livrer environ 60 % du carreau rénové avant que les maraîchers y prennent place, libérant ensuite la partie est pour la suite des travaux.
À Cannes, ce chantier rappelle une chose simple: les lieux les plus familiers sont souvent ceux que l’on remarque le moins jusqu’au moment où il faut les réparer. Forville doit tenir comme bâtiment, bien sûr. Mais il doit surtout continuer à fonctionner comme marché, dès le matin, quand les étals reviennent et que la ville reprend ses courses.