À Tende, le label ne soigne pas. Il met à nu ce que vaut l’accès aux soins quand on vit loin du littoral.
La première labellisation « France Santé » dans les Alpes-Maritimes a été accordée à la maison de santé pluriprofessionnelle de Tende. L’annonce compte moins pour son habillage que pour ce qu’elle révèle. Dans un département souvent présenté comme bien doté, elle rappelle qu’une moyenne masque vite des écarts brutaux dès qu’on remonte dans les vallées.
À Tende, l’accès aux soins se mesure en kilomètres, en temps de route, en relief, en météo, en spécialistes trop loin, en médecins qui vieillissent et en urgences qui ne se rejoignent pas comme sur la côte. Le sujet n’est pas seulement d’avoir un cabinet ouvert. Le sujet est de tenir une offre de premier recours là où tout devient plus difficile à stabiliser.
Il faut donc remettre un peu d’ordre dans le récit public. Tende n’est pas une apparition soudaine du soin de proximité. La maison de santé de la Roya existait déjà. Elle fonctionne en multisite, avec Breil-sur-Roya comme point d’ancrage et une consultation quotidienne de médecine générale à l’hôpital Saint-Lazare de Tende. Médecins, infirmières, kinésithérapeutes et psychologues y travaillent déjà dans une logique coordonnée. Le label ne crée pas ce service. Il vient reconnaître, cadrer et peut-être renforcer une organisation existante.
C’est toute l’ambiguïté de France Santé. Sur le papier, le dispositif a du sens. Il vise à identifier des structures capables d’assurer un socle minimum de soins de proximité, avec une équipe coordonnée, une ouverture régulière, des consultations sans dépassement et une réponse rapide quand l’état du patient l’exige. Dans des territoires fragiles, cette lisibilité a une vraie valeur. Savoir où appeler, à quelles conditions et dans quels délais, ce n’est pas rien.
Mais un label ne crée pas de médecins. Il ne remplit pas les agendas, ne raccourcit pas les distances et ne corrige pas à lui seul la démographie médicale. C’est le point que la communication officielle laisse souvent dans l’ombre. La coordination peut améliorer l’existant. Elle ne remplace pas le temps médical qui manque.
Or c’est bien là que les Alpes-Maritimes se fracturent. Vus de loin, ils restent attractifs et bien pourvus. Vus de près, ils opposent le littoral dense à des zones où l’accès aux soins devient plus rare, plus lent et plus fragile. Les vallées cumulent les handicaps: éloignement, infrastructures vulnérables, difficulté à attirer de nouveaux praticiens, dépendance à quelques professionnels clés. Après la tempête Alex, la Roya a en plus appris ce que signifie tenir des services essentiels dans un territoire lui-même blessé. À Tende, l’hôpital Saint-Lazare a dû se réorganiser dans les locaux du CHU de Nice. Le problème n’est donc pas seulement médical. Il est aussi territorial.
Le cas dépasse d’ailleurs largement la Roya. En France, l’accessibilité aux médecins généralistes recule et les écarts se creusent entre territoires bien couverts et territoires mal desservis. L’État répond par des maisons de santé, des réseaux, des dispositifs de coordination et des objectifs chiffrés. L’idée n’est pas absurde. Mais elle bute partout sur la même limite: on peut mieux organiser la rareté, pas l’abolir par décret.
C’est pour cela que Tende mérite mieux qu’un simple communiqué. Le lieu est instructif précisément parce qu’il met le dispositif à l’épreuve. Si France Santé a un sens, il se verra ici, dans une vallée où l’offre ne tient que si plusieurs conditions restent réunies en même temps: des soignants qui acceptent d’y exercer, des coopérations solides entre ville et hôpital, des locaux adaptés, une continuité minimale, et la possibilité de ne pas transformer chaque besoin un peu spécialisé en trajet vers Nice.
Le test commence maintenant. Si le label apporte du temps médical, de la stabilité et une porte d’entrée plus claire pour les patients, il comptera. S’il ne fait que rebaptiser une structure déjà sous tension, il laissera intact le fond du problème. À Tende, l’enjeu n’est pas l’affichage. C’est la possibilité, très concrète, de continuer à se soigner sans quitter la montagne.