
À Jouy-en-Josas, des généticiens de l’INRAE ont remonté la piste d’une étrange maladie bovine jusqu’à un taureau né en 1967. Dans plusieurs élevages du Sud-Ouest, des veaux Blonde d’Aquitaine naissaient avec un poil court et dur comme une brosse, une peau plissée et des zones dépilées. Ils peinaient à téter et mouraient quelques jours après leur naissance. Les vétérinaires les avaient surnommés les « veaux paillassons ».
L’enquête scientifique, publiée en janvier 2026 dans BMC Veterinary Research et présentée par l’INRAE le 29 octobre, a permis d’identifier une mutation génétique responsable de cette maladie. Son dépistage offre aux éleveurs un moyen d’éviter la naissance de nouveaux veaux atteints.
L’ADN de trois veaux pour retrouver une mutation
Entre 2011 et 2015, cinq veaux provenant d’exploitations différentes sont examinés par l’École nationale vétérinaire de Toulouse. Tous présentent des symptômes similaires, sans cause infectieuse évidente. Leur poids de naissance, entre 35 et 39 kg, est inférieur aux 45 à 48 kg habituels pour la race.
Les chercheurs soupçonnent une anomalie héréditaire, mais ne disposent initialement que de l’ADN de trois animaux. Ils comparent leurs profils génétiques à ceux de plus de 24 000 autres Blonde d’Aquitaine. La comparaison fait apparaître une région suspecte sur le chromosome 22 : les trois veaux malades y possèdent deux copies identiques d’une séquence génétique inhabituelle.
Dans cette région, quatre mutations pourraient perturber le fonctionnement de protéines. Une seule est absente des grandes bases de données utilisées pour la comparaison. Elle touche le gène EGFR, qui intervient notamment dans le développement de la peau et des follicules pileux.
Cette mutation introduit un signal d’arrêt prématuré dans les instructions de fabrication de la protéine. Chez les veaux malades, les chercheurs constatent une forte dégradation des ARN messagers et ne détectent pas la protéine EGFR. Les observations microscopiques révèlent également une désorganisation des follicules pileux.
En 2022, un sixième veau présentant les mêmes symptômes est signalé. Il porte lui aussi deux copies de la mutation.
Un ancêtre commun aux deux branches de la famille
L’analyse généalogique réserve une autre découverte. Pour l’un des veaux, les chercheurs parviennent à remonter neuf générations et retrouvent un même taureau, né en 1967, dans les branches paternelle et maternelle.
Cet animal portait la mutation et a contribué à sa diffusion. Les généalogies disponibles ne permettent toutefois pas d’établir qu’il est l’ancêtre commun des six veaux malades.
La maladie est récessive : un bovin possédant une seule copie de la mutation reste sain, mais peut la transmettre. Si deux porteurs se reproduisent, chaque veau a une probabilité de 25 % de recevoir les deux copies défectueuses et de développer la maladie.
Voilà comment une anomalie mortelle peut circuler silencieusement pendant des générations. Les reproducteurs qui la portent n’ont aucun symptôme, et les naissances problématiques restent exceptionnelles.
Éviter les naissances malades sans éliminer tous les porteurs
La mutation est rare. Parmi 700 Blonde d’Aquitaine génotypés en 2018, huit étaient porteurs d’une seule copie. Elle n’a pas été retrouvée dans les données de plus de 2,3 millions de bovins d’autres races examinées par les chercheurs.
Sa détection avait déjà été intégrée en 2017 à une puce utilisée pour le génotypage bovin. Le dépistage, proposé aux professionnels de l’élevage, permet de repérer les porteurs avant de choisir les accouplements.
Un éleveur peut ainsi éviter de faire reproduire deux porteurs ensemble. Il n’est pas nécessaire d’écarter systématiquement tous les animaux porteurs : associés à un reproducteur non porteur, ils ne donneront pas naissance à un veau atteint, même si certains descendants pourront hériter de la mutation.
Le travail associe l’École vétérinaire de Toulouse, l’Observatoire national des anomalies bovines (ONAB) et les généticiens de l’unité GABI de l’INRAE, à Jouy-en-Josas.
L’élimination progressive de la mutation reste un objectif, sans résultat chiffré permettant encore d’en mesurer la progression. Pour les éleveurs, l’essentiel se joue désormais avant l’accouplement : identifier les porteurs pour éviter de les faire reproduire entre eux.