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À l’UVSQ, une carotte de vase raconte les traces lointaines du nucléaire français

Aux Kerguelen, des sédiments étudiés avec le LSCE gardent la trace des essais nucléaires français et de pollutions venues de loin.

Carotte sédimentaire des Kerguelen

Dans un fjord des Kerguelen, une carotte de vase prélevée en 2009 raconte plus que l’histoire d’un glacier. Au fond de la baie de la Table, les couches de sédiments gardent la trace de retombées radioactives, de plomb industriel et de polluants transportés sur de longues distances. Le lieu paraît isolé. Ses sédiments racontent pourtant des circulations venues de beaucoup plus loin.

L’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines a relayé, le 7 mai, les résultats d’une étude menée sur ce fjord des Terres australes et antarctiques françaises. Le site est alimenté par le Glacier Cook, dont le recul s’est accéléré depuis les années 1960. À mesure que le glacier fond, il apporte de l’eau et des sédiments. Pour les chercheurs, ces dépôts deviennent une archive naturelle, couche après couche.

Dans les Yvelines, cette recherche passe notamment par le Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, lié à l’UVSQ, au CEA, au CNRS et à l’Université Paris-Saclay. C’est une part moins visible de l’université locale: des équipes ancrées dans l’écosystème Versailles Saint-Quentin et Paris-Saclay travaillent sur des terrains qui n’ont rien de local, mais qui éclairent des phénomènes mondiaux.

La carotte étudiée provient d’une campagne menée en 2009 à bord du Marion Dufresne, navire scientifique et logistique des Terres australes françaises. Les chercheurs y ont repéré du césium 137, associé aux essais nucléaires atmosphériques mondiaux. Ils ont aussi identifié des traces de plutonium dont la signature isotopique se rapproche de celle des essais français conduits en Polynésie entre 1966 et 1974.

Le point important n’est pas de faire des Kerguelen un ancien site d’essai, ni d’en tirer une alerte sanitaire générale. L’étude montre plutôt que certaines retombées peuvent être suivies très loin de leur point d’origine, plusieurs décennies après les faits. Une décision militaire prise dans le Pacifique peut laisser une signature mesurable dans un fjord de l’océan Indien austral.

Ces traces radioactives servent aussi de repères dans le temps. Une fois la chronologie des couches mieux établie, les chercheurs peuvent lire d’autres pollutions. Le plomb retrouvé dans le fjord semble renvoyer à des émissions anciennes venues d’Afrique du Sud, notamment avec l’essor de l’essence plombée dans la région à partir des années 1940. Le recul du glacier aurait ensuite contribué à remettre en circulation une partie de ce plomb déjà présent dans l’environnement.

Dans les couches les plus récentes, l’étude signale aussi de l’arsenic, du molybdène, de l’antimoine et des polluants organiques persistants. Le fjord devient alors un point de rencontre inattendu: Polynésie, Afrique du Sud, Kerguelen, Yvelines. Tout cela tient dans une archive de boue, lue avec des instruments de laboratoire.

C’est aussi cela, une université des Yvelines: des équipes locales capables de travailler sur des terrains très éloignés. Elles aident à comprendre comment les activités humaines voyagent dans l’atmosphère, les océans et les glaces, jusqu’aux marges les plus éloignées de la carte.

Même les lieux qui semblent hors du monde n’en sont pas vraiment séparés. Parfois, ils en gardent simplement les traces, couche après couche.