
Au 4 rue de Freiberg, les habitants de Gentilly venaient autrefois prendre une douche ou laver leur linge. Inauguré en 1924 comme bains-douches municipaux, le bâtiment est devenu en 2020 le Lavoir Numérique. À partir du 18 septembre, ses salles accueilleront des portraits de famille, des coiffures produites par intelligence artificielle et des rues découpées en zones colorées pour apprendre aux voitures autonomes à distinguer un piéton d’un trottoir.
L’exposition « Trier le monde », visible jusqu’au 14 mars 2027, réunit six artistes dans un parcours conçu par Kaspar Ravel. Son sujet n’est pas seulement la fabrication de fausses images. Elle s’intéresse au travail beaucoup plus quotidien par lequel les machines apprennent à regarder : des personnes collectent des photographies, les classent, entourent les objets et choisissent les mots qui les désignent. Ces gestes déterminent ce que l’algorithme reconnaîtra ensuite, mais aussi ce qu’il comprendra mal ou laissera hors cadre.
La transformation du bain-douches avait été engagée par la ville et des habitants dès le début des années 2000. Le bâtiment conserve ainsi une fonction collective, passée de l’hygiène publique à l’apprentissage des images. Ses 1 000 m² regroupent un espace d’exposition, une salle de projection et des ateliers. Des médiateurs y organisent visites, pratiques artistiques et activités destinées notamment aux groupes scolaires et au public du champ social.
Parmi les œuvres présentées, le film « Their Eyes » de Nicolas Gourault suit des travailleurs du Venezuela, du Kenya et des Philippines. Ils annotent à distance des images destinées à entraîner les systèmes de voitures autonomes américaines. Leur tâche consiste à tracer les contours des véhicules, routes et passants. La vision automatisée dépend ainsi des yeux et du temps de personnes vivant à des milliers de kilomètres.
D’autres artistes reprennent les collections d’images pour leur rendre une histoire. Aarati Akkapeddi travaille à partir d’archives familiales et de photographies de studios du Tamil Nadu. Minne Atairu utilise LAION-5B, une immense base d’images issue du Web, pour explorer la manière dont les modèles génératifs représentent les coiffures noires. Une catégorie informatique peut rapprocher deux visages, mais elle ne connaît ni leur parenté, ni leur mémoire, ni le regard que les personnes photographiées portent sur elles-mêmes.
L’exposition figure dans la programmation du Bicentenaire de la Photographie lancé par le ministère de la Culture. La Maison de la Photographie Robert Doisneau, gérée par la même équipe, présentera dans la même séquence une exposition consacrée à Kwame Brathwaite et au mouvement « Black is Beautiful ». Les deux propositions se répondent : Brathwaite montre comment reprendre la maîtrise de sa représentation ; « Trier le monde » examine les catégories qui classent et reproduisent les images.
Le vernissage aura lieu le 17 septembre de 18 heures à 22 heures. L’entrée de l’exposition sera libre, du mercredi au dimanche. Deux visites avec Kaspar Ravel sont prévues les 7 octobre et 3 décembre ; les formulaires d’inscription ne sont pas encore en ligne. Dans l’ancien bain-douches de Gentilly, le parcours ramène à un geste minuscule : choisir le mot placé sous une image.