À Rungis, la sécurité alimentaire n’a rien d’abstrait. Elle se voit dans un arrivage plus tendu, un prix qui remonte, une chambre froide à tenir, un commerçant qui hésite entre qualité, marge et clients qui comptent.
C’est ce que rappelle la diffusion, par le Marché international de Rungis, des débats du Salon international de l’agriculture 2026 nourris par Le monde a faim, le livre de son président Stéphane Layani. Les mots sont vastes: faim, souveraineté, logistique, juste prix, accès à une alimentation saine. Mais à Rungis, ils passent par une activité très concrète: faire circuler des produits frais vers les restaurateurs, les marchés, les commerces de bouche et une partie de l’alimentation quotidienne de la région parisienne.
Le marché donne l’échelle de cette mécanique. En 2024, il revendique 12,047 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 1 214 entreprises, 13 063 emplois sur site et plus de 6,2 millions d’entrées. Son rôle ne tient pas seulement à sa taille. Elle tient à sa place dans la chaîne: Rungis ne vend pas d’abord au consommateur final, il alimente des professionnels qui, eux, fixent ensuite des cartes, des étals, des menus, des paniers.
C’est là que le débat sur la faim devient local. Un produit plus cher à l’achat ne reste pas longtemps un chiffre. Il se transforme en portion réduite, en recette changée, en fruit écarté, en produit frais repoussé à plus tard. L’Insee observe qu’entre 2021 et 2024, la consommation alimentaire a baissé de 6,3 % en volume, avec un recul plus marqué encore pour les produits frais. Les ménages ont aussi davantage descendu en gamme pendant la période inflationniste.
Dans le Val-de-Marne, cette contrainte ne tombe pas sur un territoire uniforme. Le taux de pauvreté y atteignait 17,2 % en 2021. La Banque alimentaire de Paris et d’Île-de-France indique avoir distribué en 2024, dans le département, 463 tonnes de denrées auprès de 52 partenaires, pour près de 30 000 bénéficiaires. Ce n’est pas le circuit du marché de gros, mais c’est l’autre extrémité de la même question: comment garder des produits accessibles quand les prix montent plus vite que les revenus?
La logistique compte autant que les discours. Rungis dépend de livraisons rapides, de froid, d’énergie, de transporteurs, d’acheteurs capables d’absorber ou non les hausses. Une crise agricole, un choc sur les coûts, une difficulté d’approvisionnement ou une demande qui se déplace s’y lit vite dans les stocks et les arbitrages. Pour un restaurateur, un primeur ou une collectivité, la sécurité alimentaire commence souvent là: trouver le bon produit, au bon moment, à un prix encore tenable.
C’est ce qui donne un intérêt local aux débats portés par Rungis. Ils ne valent pas seulement parce qu’ils parlent de grands enjeux. Ils valent s’ils restent reliés à ceux qui produisent, transportent, achètent, cuisinent et paient. Pour le Val-de-Marne, l’enjeu est simple: que cette grande machine alimentaire aide aussi à maintenir des produits frais accessibles, jusque dans les assiettes ordinaires.