À Rungis, le partenariat avec l’Inrae fait du marché un laboratoire de résilience alimentaire
L’Île-de-France ne nourrit pas l’Île-de-France. La région doit fournir 9 millions de tonnes d’aliments par an à 12,1 millions de bouches. Or sa production couvre moins de 10 % des besoins en fruits et légumes, autour de 1 % pour la viande et le lait. Dans ce système tendu, Rungis n’est pas un décor. Le marché aligne près de 234 hectares, plus de 1 200 entreprises, 13 000 employés, 25 731 acheteurs actifs et 3 millions de tonnes de marchandises par an. Pour le Val-de-Marne, la question n’est donc pas seulement alimentaire. Elle est aussi logistique, économique et territoriale.
Le partenariat remis en avant fin février entre la Semmaris, gestionnaire du marché, et l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement ne relève pas du simple vernis vert. Les deux acteurs disent vouloir faire de Rungis une “Cité de l’alimentation”, soutenir les ressources génétiques et pousser des variétés mieux adaptées au changement climatique. L’accord prévoit aussi quelque chose de concret: l’Inrae interviendra au moins deux fois par an auprès des opérateurs du marché pour parler agriculture durable, biodiversité et applications pratiques.
Le point fort du dossier est là. La résilience alimentaire ne se joue pas seulement dans les entrepôts, mais aussi dans ce qui est produit, sélectionné et mis en marché. L’Inrae rappelle que ses collections comptent plus de 5 000 pieds d’agrumes en Corse, 3 400 accessions de tomates et 10 000 de pommes de terre. L’idée est simple: quand la chaleur, la sécheresse ou les maladies progressent, disposer de variétés plus adaptées devient un enjeu très concret pour les filières. Rungis peut alors servir de pont entre la recherche, les producteurs, les grossistes et les acheteurs.
Ce n’est pas un sujet purement local. L’Institut Paris Region rappelle que l’Île-de-France n’a jamais été autosuffisante, mais que sa dépendance s’est épaissie avec l’allongement des flux: au XVIIIe siècle, les produits venaient en moyenne de 150 kilomètres à la ronde contre 660 aujourd’hui. Le marché de Rungis vit précisément de cette circulation permanente. Cela fait sa force, mais aussi sa vulnérabilité quand montent les coûts de transport, les tensions énergétiques ou les chocs climatiques.
Le partenariat avec l’Inrae prend d’ailleurs place dans une transformation plus large du site. Rungis a lancé avec l’Afnor un référentiel “Marché durable”, mis en service 240 bornes de recharge électrique, installé 17 000 mètres carrés de panneaux photovoltaïques et modernisé des installations de froid avec plus de 35 % de baisse de consommation sur certains bâtiments. En parallèle, le marché et l’aéroport d’Orly ont formalisé un partenariat d’écologie industrielle. Les deux voisins reconnaissent partager les mêmes contraintes de flux, d’énergie, d’eau et de déchets, avec un fait têtu au passage: 90 % des salariés s’y déplacent encore en voiture.
La vraie question est maintenant assez simple. Est-ce que ce partenariat fera apparaître à Rungis de nouvelles variétés réellement diffusées, des achats qui évoluent et des filières un peu moins fragiles ? C’est à cette échelle, pas au niveau des slogans, qu’on verra si le marché change vraiment de rôle. Non plus seulement redistribuer le frais, mais aider à sécuriser ce que la région mangera demain.