
À la Plaine Saint-Denis, certains mécaniciens connaissaient déjà les voitures européennes avant même d’arriver en France. Ils avaient appris à les réparer à Abobo, un quartier d’Abidjan où affluent des véhicules d’occasion venus d’Europe. Puis ils ont retrouvé des modèles semblables sur les trottoirs de Seine-Saint-Denis. Une enquête de dix ans, présentée le 21 octobre à Aubervilliers, raconte ce parcours inattendu et la disparition progressive des ateliers qui les faisaient vivre.
Les géographes Marie Morelle et Sébastien Jacquot ont suivi ces réparateurs de 2015 à 2024, dans la Plaine Saint-Denis puis en Côte d’Ivoire. Leur livre, Mécaniciens de rue. Réparer et vivre, d’Abidjan au Grand Paris, publié en janvier 2026 aux Presses universitaires de Lyon, décrit les compétences, les réseaux d’entraide et la clientèle de ces ateliers à ciel ouvert.
Des voitures européennes, une école ivoirienne
À Abobo, les casses automobiles sont aussi des lieux d’apprentissage. Les véhicules importés d’Europe ou du Japon y trouvent une seconde vie grâce à des mécaniciens habitués à reconnaître les pièces, diagnostiquer les pannes et prolonger le fonctionnement de voitures vieillissantes.
Sur leur principal terrain d’étude, entre Aubervilliers et Saint-Denis, les chercheurs ont rencontré une majorité de mécaniciens ivoiriens. Beaucoup avaient appris leur métier à Abobo, parfois au sein de réseaux familiaux.
Ils apportaient ainsi en France une connaissance du parc automobile européen acquise en Afrique. Le trajet des compétences suivait, en quelque sorte, celui des voitures en sens inverse.
Ce savoir-faire ne repose pas seulement sur la débrouillardise. Les réparateurs identifient une pièce défectueuse, cherchent son remplacement dans les casses ou sur Internet et réalisent une intervention ciblée. Pour leurs clients, ces réparations permettent d’éviter des factures de garage difficiles à assumer.
Sur les voitures plus récentes, le diagnostic électronique impose de nouveaux outils. Selon Sébastien Jacquot, les réparateurs s’organisent pour accéder à ces appareils, notamment grâce à l’entraide et au prêt de matériel. Leur réputation, construite par la recommandation, reste essentielle pour conserver leur clientèle.
Une centaine de mécaniciens, puis presque plus rien
Rue du Landy et rue des Fillettes, jusqu’à une centaine de mécaniciens travaillaient dans ce secteur à certaines périodes, selon les chercheurs. Des automobilistes venaient y chercher des réparations accessibles, souvent indispensables pour continuer à utiliser leur véhicule.
Pendant que les chercheurs observaient ces ateliers, le quartier changeait sous leurs yeux. Les friches industrielles ont laissé place aux immeubles, les parkings ont été fermés par des barrières et les aménagements ont réduit les espaces disponibles pour travailler.
Selon leur enquête, la mécanique de rue a presque disparu de ce secteur. Les professionnels n’ont pas tous abandonné leur métier : certains ont déplacé leur activité vers d’autres rues, quartiers ou communes, où elle demeure davantage tolérée.
Les ateliers ont presque disparu, mais pas les besoins des automobilistes qui travaillent en horaires décalés ou dans des zones mal desservies.
La mécanique de rue pose pourtant de réels problèmes : occupation des trottoirs, écoulements d’huile, déchets et absence de protection sociale pour les travailleurs. Les chercheurs ont étudié des pistes comme les garages solidaires et les espaces partagés. Ces structures peuvent offrir des réparations abordables, mais ne peuvent accueillir tous les mécaniciens informels.
Le 21 octobre, retour sur le terrain de l’enquête
Marie Morelle et Sébastien Jacquot présenteront leur travail mercredi 21 octobre, de 16 h à 18 h, au Campus Condorcet d’Aubervilliers. La rencontre est annoncée au bâtiment de recherche Nord, salle 000.4, au 14, cours des Humanités, près du métro Front populaire. Au 18 octobre, elle figure toujours au programme. Le bâtiment ayant été fermé le 16 octobre, mieux vaut vérifier le maintien du rendez-vous avant de se déplacer.
Dix ans après le début de leur enquête, les chercheurs reviennent à quelques rues des anciens ateliers. Certains mécaniciens ont poursuivi leur activité ailleurs, mais rue du Landy et rue des Fillettes, leurs postes de travail ont presque disparu.
Sources consultées
- Millénaire 3, Métropole de LyonMarie Morelle et Sébastien Jacquot, géographes : « Les mécaniciens de rue exercent ce qu’on pourrait requalifier d’entrepreneuriat populaire »
- Enlarge Your ParisMécaniciens de rue : La Plaine Saint-Denis perd ses garages informels
- Urbanisme« L’accès à une réparation abordable est un poste de dépense essentiel »
- Presses universitaires de LyonMécaniciens de rue. Réparer et vivre, d’Abidjan au Grand Paris
- Géographie-cités, CNRSMécaniciens de rue : réparer et vivre, d’Abidjan au Grand Paris
- Campus CondorcetMécaniciens de rue : réparer et vivre, d’Abidjan au Grand Paris