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À Bobigny, le juge d’une affaire de « doxing » menacé à son tour

À Bobigny, le juge d'un procès pour « doxing » est à son tour visé par des menaces. Une enquête pour cyberharcèlement est ouverte à Paris.

Illustration - dossier judiciaire et messages menaçants

À Bobigny, Youssef Badr avait présidé la formation de jugement qui a condamné le directeur du magazine Frontières pour avoir exposé des avocats à des risques de violences. Quatre mois plus tard, c’est le magistrat qui reçoit insultes et menaces. Vendredi 16 octobre, le parquet de Paris a annoncé l’ouverture d’une enquête pour cyberharcèlement.

La première affaire portait précisément sur les dangers d’une désignation publique. La seconde concerne les attaques dirigées contre celui qui avait présidé le jugement.

Des avocats nommément exposés

Tout commence en janvier 2025. Dans un hors-série consacré à l’immigration, Frontières désigne une soixantaine d’avocats spécialisés en droit des étrangers comme responsables d’une prétendue « invasion migratoire ». Leurs noms et lieux d’exercice sont publiés. Dix d’entre eux saisissent la justice.

Les réactions ne tardent pas. Des avocats reçoivent des insultes et des menaces de mort. Selon le compte rendu du procès publié par Le Parisien, une avocate retire même la plaque de son cabinet pour se protéger.

Le 18 juin 2026, après une audience tenue le 16 avril, la 14e chambre correctionnelle de Bobigny condamne Erik Tegnér, directeur de la rédaction de Frontières, à six mois de prison avec sursis et 10 000 euros d’amende. Les dix avocats plaignants obtiennent chacun 2 000 euros de dommages et intérêts.

Le délit retenu est celui de divulgation d’informations personnelles exposant autrui à un risque direct d’atteinte à sa personne ou à ses biens, couramment appelé « doxing ».

Créé par une loi de 2021, dans le contexte de l’assassinat de Samuel Paty, ce délit vise un mécanisme particulier : utiliser des informations permettant d’identifier ou de localiser quelqu’un pour l’exposer volontairement à un danger. Même des informations professionnelles déjà accessibles publiquement peuvent entrer dans son champ. La simple publication d’un nom ne suffit toutefois pas : la divulgation doit avoir pour but d’exposer la personne à un risque direct d’atteinte à sa personne ou à ses biens que son auteur ne pouvait ignorer.

Le tribunal a considéré que la présentation accusatrice des avocats et la divulgation de leurs coordonnées caractérisaient cette infraction.

Erik Tegnér conteste la condamnation, qu’il juge contraire à la liberté de la presse. Il a fait appel. Le jugement n’est donc pas définitif.

Le magistrat devient lui-même une cible

Après la condamnation de juin, Youssef Badr essuie une première vague d’injures racistes et de menaces.

En octobre, Frontières publie un nouveau numéro consacré au magistrat. Sa photographie figure en couverture, accompagnée du titre « Justice politique ». Un dossier de 24 pages examine notamment ses anciennes publications et ses prises de position en faveur de la diversité sociale dans la magistrature, pour mettre en cause son impartialité.

Erik Tegnér défend cette démarche. Interrogé par l’AFP, il affirme qu’une enquête journalistique ne constitue pas une mise en danger et conteste toute incitation à la haine.

Mais une nouvelle vague de messages menaçants vise le juge. Le 15 octobre, le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) dénonce publiquement une campagne de dénigrement susceptible de déstabiliser l’institution judiciaire.

Le CSM rappelle que le jugement contesté a été rendu par trois magistrats, et non par Youssef Badr seul. Pourtant, c’est le président de cette formation qui se retrouve personnellement désigné.

Le lendemain, le parquet de Paris annonce l’ouverture d’une enquête pour harcèlement en ligne à caractère discriminatoire et menaces de mort ou d’atteinte aux biens visant un magistrat. L’Office central de lutte contre les crimes de haine est chargé des investigations, à partir notamment de propos transmis par le Pôle national de lutte contre la haine en ligne.

Cette enquête vise à identifier les auteurs des messages et à établir leurs responsabilités. Elle ne signifie pas que Frontières ou son directeur sont pénalement responsables des menaces.

Deux procédures, une même difficulté pour la justice

Les deux affaires ne relèvent pas des mêmes infractions. En juin, le tribunal jugeait la diffusion d’informations sur des avocats dans un contexte accusateur. En octobre, les enquêteurs examinent des messages susceptibles de constituer du harcèlement et des menaces.

La critique d’un magistrat, de ses positions ou d’un jugement relève du débat public. Une décision contestée peut être réexaminée en appel. Mais les menaces dirigées contre la personne qui l’a rendue ne sont pas une voie de recours.

À Bobigny, Youssef Badr, qui présidait la formation de jugement, est désormais la cible de menaces dont le parquet de Paris cherche à identifier les auteurs.

Sources consultées
  1. Conseil supérieur de la magistratureCommuniqué en réaction à une campagne médiatique de dénigrement et aux attaques et menaces à l'encontre d'un magistrat du tribunal judiciaire de Bobigny, 15 octobre 2026
  2. AFP / TV5MONDEAttaques visant le juge Youssef Badr : ouverture à Paris d'une enquête pour cyberharcèlement, 16 octobre 2026
  3. Le ParisienErik Tegnér, directeur de Frontières, condamné à la prison avec sursis pour avoir exposé des avocats à la vindicte populaire, 18 juin 2026
  4. LégifranceCode pénal, article 223-1-1
  5. Le Parisien« Inédit et préoccupant » : la cour d'appel de Paris dénonce les attaques contre Youssef Badr, juge de Bobigny, 15 octobre 2026