Article

À Villetaneuse, comment dire « danger » aux humains dans 241 000 ans ?

Une tête de mort peut évoquer des pirates plutôt qu'un danger. À Villetaneuse, deux expositions explorent comment avertir les humains du futur des déchets nucléaires.

Illustration - Symboles de danger à travers le temps

À l’université Sorbonne Paris Nord, à Villetaneuse, deux expositions cherchent comment avertir les humains qui vivront dans 241 000 ans de la présence de déchets nucléaires enfouis. L’artiste Kaspar Ravel explore les supports capables de traverser les siècles. Le linguiste Pascal Vaillant s’intéresse à ce que leurs futurs lecteurs pourraient comprendre. Car même une tête de mort, symbole familier du danger, peut être interprétée tout autrement.

Cinq capsules d’ADN pour mémoriser 42 lieux

En 2024, Kaspar Ravel a recensé 42 lieux marqués par une activité radioactive passée, présente ou future. Pour transmettre leurs coordonnées, il a travaillé avec Pierre Crozet et Stéphane Lemaire, chercheurs et cofondateurs de la société Biomemory, spécialisée dans le stockage de données sur ADN.

Le résultat tient dans cinq minuscules capsules. Les coordonnées ont été encodées dans de l’ADN synthétique, puis cet ADN a été encapsulé par l’entreprise Imagène. Une contrainte technique imposait de faire tenir les données dans un fichier de moins d’un kilooctet.

Cette réalisation, documentée par Sorbonne Université, faisait partie de la première présentation de « Fossiles Impossibles » au Théâtre de la Ville, à Paris, en mai 2024.

L’ADN possède des propriétés intéressantes pour conserver des informations sans alimentation électrique. Mais imaginons qu’une civilisation retrouve ces capsules dans plusieurs millénaires. Il lui faudrait identifier leur contenu, savoir extraire et décoder l’ADN, puis reconnaître des nombres comme des coordonnées géographiques.

Et comprendre pourquoi ces lieux ont été désignés.

Quand une tête de mort signifie « pirates »

À Villetaneuse, « Fossiles Impossibles » est désormais présenté en regard de « Peut-on communiquer à travers le temps profond ? », une proposition de Pascal Vaillant, enseignant-chercheur en informatique linguistique et directeur de l’IUT de Bobigny.

En 2009, dans un article cosigné avec Emmanuelle Bordon et Jean-Pierre Sautot, il analysait notamment une enquête menée auprès de jeunes enfants sur leur compréhension des pictogrammes. Devant une tête de mort, beaucoup répondaient spontanément : des pirates.

Pourtant, lorsqu’on leur proposait d’imaginer ce même symbole sur une bouteille, plusieurs retrouvaient son sens d’avertissement. Le contexte changeait la lecture du dessin.

Même un symbole apparemment évident dépend donc de conventions apprises. À l’échelle de centaines de milliers d’années, celles-ci pourraient disparaître aussi sûrement que les langues qui les ont produites.

Le nucléaire oblige à penser plus loin que nos civilisations

La durée de 241 000 ans évoquée par l’université équivaut à environ dix demi-vies du plutonium 239, un isotope radioactif dont la quantité est divisée par deux tous les 24 100 ans environ. Ce chiffre ne représente toutefois pas une durée universelle de dangerosité des déchets nucléaires.

En France, cette question de mémoire fait déjà partie des travaux de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra).

Pour le projet de stockage géologique Cigéo, en Meuse et Haute-Marne, la sûreté doit reposer sur le confinement des déchets, même si les générations futures oublient l’existence du site. L’Andra cherche néanmoins à transmettre cette connaissance le plus longtemps possible.

Elle développe notamment des archives destinées aux futurs exploitants et au public, étudie la résistance des supports et associe des riverains à la transmission de cette mémoire. Pour le stockage profond, l’objectif de référence est de préserver cette mémoire pendant au moins 500 ans après la fermeture du site. Bien davantage reste souhaitable, sans pouvoir être garanti.

L’artiste expérimente ainsi la matérialité des messages, tandis que le linguiste questionne leur interprétation. Les deux explorent des limites auxquelles les ingénieurs du stockage nucléaire sont eux aussi confrontés.

Les expositions sont annoncées jusqu’au 3 décembre 2026, au Café Expo du Forum et à la bibliothèque du campus, 99 avenue Jean-Baptiste-Clément. L’entrée est gratuite, avec des horaires de 10 h à 17 h du lundi au vendredi annoncés pour « Fossiles Impossibles ».

Le vernissage initialement prévu le 8 octobre ayant été reporté, mieux vaut confirmer l’accès auprès du service culturel au 01 49 40 35 16 avant de se déplacer.

Au Café Expo, les écritures et dispositifs d’encodage imaginés par Ravel trouvent leur pendant, à quelques pas, dans l’exposition de Vaillant à la bibliothèque.

Sources consultées
  1. Université Sorbonne Paris NordExposition Fossiles Impossibles
  2. Université Sorbonne Paris NordPeut-on communiquer à travers le temps profond ?
  3. Sorbonne UniversitéRésidence artistique : quand l'ADN et le nucléaire rencontrent l'art numérique
  4. Pascal Vaillant, Emmanuelle Bordon et Jean-Pierre SautotLa tête de mort est gaie et M. Beurk est cool : faut-il pourchasser indéfiniment l'iconicité ?
  5. AndraConstruire et transmettre la mémoire, Les appels à projets artistiques
  6. Agence POP, Plaine CommuneExposition Fossiles Impossibles