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En Seine-Saint-Denis, les rivières enterrées refont surface par les noms

Le Département remet en lumière les anciens cours d’eau du 93, entre mémoire locale, pluie, fraîcheur urbaine et renaturation prudente.

Carte d’eau enfouie en Seine-Saint-Denis

À Stains, les Trois-Rivières sont d’abord un nom de quartier. On peut y passer sans entendre l’eau, sans voir de berge, sans deviner un ancien lit. Pourtant, ce genre de nom n’est pas décoratif. En Seine-Saint-Denis, beaucoup de rivières ont disparu du paysage sans disparaître tout à fait de la mémoire.

Le Département vient de publier une page consacrée aux « mémoires d’eau » du territoire. Elle rappelle un fait simple, mais assez puissant : la Seine-Saint-Denis a été traversée par une dizaine de cours d’eau naturels. Aujourd’hui, seuls quelques morceaux restent visibles, comme le ru du Sausset au nord du département ou la Vieille-Mer à Dugny et Saint-Denis.

Le reste se lit surtout dans les archives, les plans, les noms de rues, les réseaux et parfois les problèmes très concrets des villes basses. Croult, Morée, Molette, Moleret, Montfort, Chesnay, Rouillon, Arra : ces noms racontent une ancienne géographie de moulins, de cultures, de petits vallons, puis d’ateliers et d’industries. La ville ne les a pas effacés. Elle les a recouverts.

La Vieille-Mer est le meilleur exemple de ce retour possible. L’Atelier parisien d’urbanisme a travaillé sur sa redécouverte entre le parc Georges-Valbon et la confluence de la Seine et du canal Saint-Denis : environ 6,5 km de tracé, dont 3 km dans le parc et 3,5 km vers Saint-Denis. L’enjeu dépasse la promenade. C’est une façon de relier paysage, gestion des eaux de pluie, continuités écologiques et usages publics.

Mais il faut regarder le mot « redécouverte » avec précision. L’avis environnemental sur le projet de la Vieille-Mer rappelle que l’écoulement prévu à ciel ouvert dans le parc Georges-Valbon resterait parallèle à la Vieille-Mer canalisée, conservée en sous-sol. Il serait aménagé sur un lit étanche, sans connexion avec la nappe, les lacs ou les zones humides. Autrement dit : on peut rendre l’eau visible et améliorer un lieu, sans ressusciter d’un coup une rivière naturelle.

Cette nuance rend le sujet plus utile. Dans un département dense, l’eau oubliée revient rarement sous forme de jolie carte ancienne. Elle revient par la pluie, les sols imperméables, les bassins, les caves, les parcs qui rafraîchissent un peu, les quartiers où l’on cherche de l’ombre et des cheminements. C’est l’autre versant d’un même chantier local : après la végétalisation, déjà abordée dans notre article sur l’ombre en Seine-Saint-Denis, la question est de savoir où l’eau peut reprendre une place crédible.

Pas partout, pas n’importe comment, et pas avec une nostalgie de carte postale. Mais assez pour changer la lecture du territoire. Un nom de quartier, un parc, un ancien ru, un canal, un collecteur enterré : la Seine-Saint-Denis garde une carte d’eau sous la carte des rues. Inutile de la rêver en campagne. Il suffit déjà d’arrêter de marcher dessus sans la voir.