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Addictions dans le 93: les portes existent, encore faut-il les trouver

Protoxyde, jeux d’argent, tabac, alcool: en Seine-Saint-Denis, la prévention des addictions se joue avant la crise, près des jeunes et des familles.

Illustration - Cartouches de protoxyde près d’un banc

On les remarque parfois au ras du trottoir: petites cartouches métalliques, bonbonnes de protoxyde d’azote, restes de soirée laissés près d’un banc ou d’un arrêt de bus. Pour une ville, c’est un déchet à ramasser. Pour un parent, un signal inquiétant. Pour la santé publique, c’est surtout le signe que la prévention arrive souvent trop tard, quand l’usage est déjà visible.

C’est le point utile de l’alerte publiée le 16 avril par l’ARS Île-de-France sur les addictions. Le sujet ne se limite plus au tabac, à l’alcool ou aux drogues déjà identifiées. Il touche aussi les psychotropes, les jeux d’argent et le protoxyde d’azote. Et il ne commence pas forcément dans un cabinet médical. Il commence parfois dans une cour de collège, une mission locale, un club, une soirée, un téléphone.

En Seine-Saint-Denis, cette lecture parle tout de suite. Le département est jeune: les moins de 30 ans représentent 42,3 % de la population, selon l’appel à projets MILDECA 2025. Il est aussi plus exposé à la précarité, avec un taux de pauvreté de 27,6 %. Cela ne veut pas dire que les jeunes du 93 seraient condamnés à l’addiction. Ce serait faux, paresseux et injuste. Cela veut dire que la prévention doit être proche, lisible et rapide, parce que les ruptures de parcours s’installent vite quand la famille, l’école, le logement, l’argent et la santé mentale se fragilisent en même temps.

Des portes existent. Beaucoup d’habitants ne savent simplement pas où elles sont.

Les consultations jeunes consommateurs accueillent les 12-25 ans et leur entourage à Bobigny-Bondy, Montreuil, Le Blanc-Mesnil, Saint-Denis ou Aubervilliers. Les centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie, les CSAPA, proposent un accueil gratuit, anonyme et sans condition. Les CAARUD, eux, travaillent aussi avec des personnes qui ne sont pas encore prêtes à entrer dans un parcours de soin, avec une logique de réduction des risques.

Dit autrement: ces lieux ne sont pas réservés aux situations déjà installées. Un parent peut demander conseil. Un jeune peut parler d’une consommation qui l’inquiète ou dont il ne mesure pas le risque. Un éducateur peut orienter avant que le problème devienne une urgence.

C’est là que le sujet devient très concret. À Rosny-sous-Bois, l’espace Tête à Tête, installé à Westfield Rosny 2, reçoit librement les 13-25 ans autour des conduites à risque, des drogues, du mal-être, de la sexualité ou des violences. À Saint-Denis, la ville met en avant deux CSAPA, dont Le Chat, spécialisé notamment dans l’alcool et le tabac, avec des consultations et des ateliers collectifs. Ce ne sont pas des solutions magiques. Ce sont des points d’appui. Encore faut-il qu’ils soient connus avant le moment où tout déborde.

Le protoxyde d’azote montre bien la limite de la seule interdiction. Plusieurs villes de Seine-Saint-Denis ont pris des arrêtés ou mené des actions contre son usage dans l’espace public. C’est compréhensible: les déchets s’accumulent, les habitants se plaignent, les élus doivent répondre. Mais une bonbonne retirée d’un square ne répond pas à la question la plus importante: pourquoi l’usage se banalise-t-il chez des collégiens, des lycéens ou des étudiants qui ne voient parfois qu’un gaz de fête, alors que les risques neurologiques, cardiovasculaires ou psychiques peuvent être sérieux ?

Même problème avec les jeux d’argent. L’enquête PARIJEUNES, menée auprès des 13-25 ans en Seine-Saint-Denis, décrit une initiation précoce, portée par la publicité, l’espoir d’argent rapide, la recherche de reconnaissance et parfois d’autres consommations. Là encore, le sujet ne se règle pas seulement avec un discours de prudence. Il demande des adultes qui voient, qui comprennent, qui savent vers qui orienter.

La réponse la plus utile est souvent moins visible qu’une grande campagne. Elle tient dans des relais mieux identifiés: une consultation jeunes consommateurs connue des parents, un espace jeunesse où l’on peut parler sans être jugé, un médecin qui sait orienter, une mission locale attentive aux paris sportifs, une commune qui ne réduit pas le protoxyde à la propreté urbaine.

Dans le 93, la question n’est pas seulement d’avoir des structures. C’est de faire en sorte qu’on les trouve avant la crise. Moins loin des familles, moins tard dans les parcours.