La Seine-Saint-Denis ne plante pas des arbres pour embellir une carte postale. Dans un département très dense, avec 7 120 habitants au km² en 2022 et un taux de pauvreté de 28,4 % en 2021, le vert devient une infrastructure de base: moins de bitume, plus d’ombre, des sols qui absorbent l’eau, des lieux respirables près des écoles, des immeubles et des routes.
Le Département met aujourd’hui en avant une stratégie de végétalisation construite dans la durée. Son Plan Canopée, voté en 2020, vise 30 000 arbres en dix ans et une hausse de 20 % de la surface boisée. Selon les chiffres départementaux, 25 900 arbres ont déjà été plantés. Le cap n’est donc plus seulement déclaratif. Il commence à se mesurer dans l’espace public.
À Noisy-le-Sec, le boulevard Michelet, sur la RD 41, montre ce que cela peut changer à l’échelle d’une rue: une voie de circulation supprimée, 75 arbres plantés, des arbustes, une piste cyclable, des stationnements désimperméabilisés et des plantations alimentées par l’eau de pluie. Ce n’est pas un grand parc. C’est presque plus intéressant: un morceau de ville ordinaire qui perd un peu de minéral et gagne un peu de fraîcheur.
Les collèges donnent un autre test concret. À Stains, la cour Oasis du collège Pablo-Neruda, inaugurée en janvier, est la 32e livrée dans le département. Sur 5 245 m², 60 % de la cour ont été désimperméabilisés. Elle compte 47 arbres, dont 26 plantés pendant les travaux, un jardin pédagogique et des espaces de jeux mieux répartis. Derrière le vocabulaire un peu doux de “cour Oasis”, il y a une question très pratique: où les enfants peuvent-ils rester quand la chaleur monte?
La réponse ne peut pas se limiter aux établissements scolaires. En Île-de-France, l’Institut Paris Region estime que plus de 3,68 millions d’habitants vivent dans des îlots fortement vulnérables à la chaleur, dont 845 000 personnes sensibles par leur âge. En Seine-Saint-Denis, les seuils de canicule sont fixés à 31 °C le jour et 21 °C la nuit. Le problème n’est pas seulement le pic de l’après-midi. C’est aussi la ville qui ne refroidit plus assez.
L’accès au vert reste donc un sujet social. Selon l’Insee, dans les grands centres urbains français, un habitant sur deux seulement dispose d’un espace vert public à moins de cinq minutes de marche. Et seuls quatre sur dix ont accès à un espace d’au moins 0,5 hectare à moins de 300 mètres, le seuil recommandé par l’Organisation mondiale de la santé. Un grand parc départemental ne suffit pas si certains quartiers restent sans arbres au pied des logements, sans ombre sur les trajets quotidiens, sans cour fraîche pour les enfants.
La Seine-Saint-Denis a toutefois un socle rare: son site Natura 2000, 1 156,6 hectares répartis sur plusieurs communes, entièrement situé en zone urbaine dense. Ce réseau européen protège des espèces et des habitats remarquables. Dans le 93, il ne fonctionne pas comme une nature mise sous cloche: les parcs concernés accueillent environ 12 millions de visiteurs par an. La biodiversité y croise les joggeurs, les familles, les scolaires, les promeneurs du dimanche.
C’est là que la stratégie se jugera. Planter des arbres jeunes ne crée pas immédiatement de l’ombre. Désimperméabiliser suppose d’entretenir les sols. Végétaliser utilement demande de choisir les bons lieux, les bonnes essences, les bons usages. Le Cerema rappelle que les arbres doivent être adaptés au climat futur, et l’Ademe insiste sur un point simple: un arbre rafraîchit mieux s’il a assez de sol, d’eau et de temps pour grandir.
La végétalisation du 93 vaut donc moins par ses slogans que par ses arbitrages. Les rues les plus minérales, les collèges exposés, les quartiers pauvres en espaces verts et les cheminements du quotidien doivent passer devant les opérations faciles à montrer. Si le Département tient cette ligne, le vert ne sera pas une couche de communication écologique. Ce sera un outil concret pour rendre la ville vivable quand la chaleur s’installe.