Les Tartres n’est pas un projet neuf. C’est un grand chantier engagé depuis plus de dix ans entre Saint-Denis, Pierrefitte et Stains, sur 33 hectares, avec autour de 2 200 logements à terme, 10 000 m² d’activité économique et 22 hectares d’espaces publics, dont 16 hectares d’espaces verts. Le site est à 100 mètres du métro Saint-Denis Université. Autrement dit, on n’est pas devant une opération périphérique de plus. On est devant un test très concret: construire beaucoup, près des transports, sans faire disparaître tout le sol encore disponible.
C’est ce qui donne au dossier sa vraie portée en Seine-Saint-Denis. La France s’est fixé un cap de zéro artificialisation nette des sols en 2050, avec un objectif intermédiaire de réduction de moitié de la consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers entre 2021 et 2031 par rapport à la décennie précédente. Les Tartres entre pile dans cette équation. L’idée est simple sur le papier: densifier là où le métro, le tramway et les équipements existent déjà, plutôt que continuer à manger du foncier plus loin. Mais sur un site pareil, la réussite ne se mesure pas au nombre de logements promis. Elle se mesure à ce qui reste ouvert, perméable et réellement utilisable.
C’est aussi pour cela que le mot agricole mérite d’être pris au sérieux, puis vérifié. Aux Tartres, il ne s’agit pas seulement d’ajouter quelques carrés potagers au milieu des immeubles. L’autorité environnementale relevait en 2022 que les surfaces dédiées à l’agriculture urbaine avaient été portées de 8 000 à 32 400 m². Elle mentionnait aussi le maintien de 24 700 m² de jardins familiaux et rappelait que le site fait partie des rares espaces d’agriculture urbaine de petite couronne. Ce n’est pas anecdotique. Dans un département sous forte pression foncière, garder une part de terre productive au lieu de tout bâtir change la nature même du projet.
Le point dur, lui, est très concret. Les Tartres reposent sur des sols qui ne permettent pas n’importe quoi, n’importe où. L’autorité environnementale a pointé la pollution des sols et de la nappe, demandé la poursuite des investigations, la dépollution des pollutions ponctuelles et la prudence sur certains usages sensibles. Elle relevait aussi que l’eau du puits agricole ne devait pas être utilisée pour irriguer des cultures alimentaires tant que sa qualité n’était pas vérifiée. Voilà la vraie ligne de partage entre un quartier vert de brochure et un quartier crédible: la qualité du sol, la gestion de l’eau, la capacité à rendre le site habitable et cultivable sans tricher avec les contraintes.
Le deuxième test est celui des liaisons avec l’existant. Côté Stains, 350 logements neufs et 4,5 hectares d’espaces publics ont déjà été livrés. Le collège Barbara a ouvert en 2014, le groupe scolaire Lucie-Aubrac en 2021. Sur place, les questions concrètes ne portent pas seulement sur l’image du futur quartier, mais sur les trottoirs, les pistes cyclables, les traversées et le lien avec le Clos Saint-Lazare. C’est souvent là que les grands projets se jouent ou se ratent. Un quartier neuf qui reste branché sur les quartiers voisins peut améliorer un morceau de ville. Un quartier neuf qui tourne sur lui-même ajoute juste une enclave propre de plus.
Les Tartres a donc un vrai intérêt, bien au-delà de sa communication. Le projet essaie de tenir ensemble trois choses qui se contredisent souvent: produire du logement, garder du vide et maintenir un usage agricole. Ce n’est pas gagné d’avance. Mais c’est précisément pour cela que le site mérite d’être suivi. Dans la banlieue nord, réussir à bâtir sans tout recouvrir serait déjà une petite rupture.