La Seine-Saint-Denis présente sa stratégie jeunesse: ce qui peut changer au-delà des annonces
Le slogan du Département est bien trouvé. Ce n’est pas encore l’essentiel. Après six mois de concertation, plus de 1 000 jeunes consultés et une feuille de route complétée par un livre blanc destiné à pousser l’État à agir sur ce qui échappe au Département, la stratégie jeunesse arrive avec 12 objectifs, dont cinq déjà détaillés publiquement. La bonne question n’est donc pas de savoir si la formule “faire avec les jeunes” sonne juste. C’est de voir si elle ouvre vraiment des portes plus simples vers l’alimentation, la santé mentale, l’insertion, la culture et la lutte contre les discriminations.
Dans le 93, ce n’est pas un dossier d’appoint. Le recensement de l’Insee compte déjà 543 499 habitants de 2 à 24 ans, soit un peu plus d’un tiers de la population départementale, avant même d’ajouter les moins de 2 ans. Et cette jeunesse avance dans un territoire où le taux de pauvreté atteint 28,4 %, et 30 % pour les ménages dont le référent fiscal a moins de 30 ans, contre 22,7 % en France métropolitaine. Une politique jeunesse, ici, n’est pas un supplément sympathique. C’est une politique de base.
Le contenu rendu public a au moins le mérite d’être concret. Le Département annonce 130 000 euros pour 30 associations sur la santé mentale, une clinique-étude portée avec la Fédération Santé des Étudiants de France, la reconduction de 30 000 Pass Jeunes en 2026, dont 2 000 pour des jeunes suivis par l’aide sociale à l’enfance, et un effort renforcé sur l’insertion. Sur ce dernier point, il rappelle que 12 % des 83 000 allocataires du revenu de solidarité active, le minimum social versé sous conditions, ont entre 25 et 30 ans, que les moyens consacrés à l’insertion ont doublé en trois ans et que l’accompagnement passe désormais par 22 agences locales. Ce n’est pas un grand soir. C’est une tentative de raccorder entre eux des problèmes que les administrations traitent d’ordinaire séparément.
C’est aussi pour cela que l’axe santé mentale et précarité sonne juste. L’étude nationale Mentalo, portée par l’Inserm, indique qu’un jeune de 11 à 24 ans sur trois présente un risque modéré ou sévère d’altération du bien-être mental de type anxieux-dépressif, et qu’un sur sept est en détresse sévère. Dans le même temps, le baromètre 2025 de l’Ifop sur la précarité étudiante montre que 34 % des étudiants sautent régulièrement des repas par manque d’argent et que 39 % ont déjà renoncé à chauffer leur logement faute de moyens. Quand la stratégie met côte à côte alimentation, mal-être et accès aux droits, elle ne mélange pas les sujets. Elle décrit le réel.
L’autre point solide est d’assumer que l’entrée dans l’emploi n’est pas qu’une affaire d’énergie ou de motivation. Le baromètre départemental des discriminations indique que trois jeunes sur quatre en Seine-Saint-Denis déclarent avoir été victimes de discriminations en 2023. La stratégie promet donc de mieux former les conseillers en insertion pour réduire les biais, de généraliser le dispositif “Jeunes contre le racisme” dans les collèges, et de pousser dans son livre blanc des mesures comme les CV anonymes. Ce n’est pas un détail. Au niveau national, le Défenseur des droits relève que les personnes perçues comme noires, arabes ou maghrébines ont un risque 2,8 fois plus élevé que les personnes perçues comme blanches de rapporter une discrimination lors de la recherche d’emploi.
La stratégie a donc quelque chose de plus sérieux qu’un habillage politique. Mais elle n’aura de valeur que si elle produit vite des effets visibles. Une aide psy trouvée plus tôt. Un appui alimentaire moins humiliant. Un stage décroché sans passer par le carnet d’adresses des autres. Un accès culturel moins coûteux. Pour l’instant, le “faire avec” ressemble surtout à une consultation sérieuse, pas encore à un vrai partage de décision. Et une partie des demandes remontées par les jeunes, comme un revenu avant 25 ans ou d’autres leviers nationaux, dépend clairement de l’État plus que du seul Département. La suite est simple: moins de slogans, plus de résultats.