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Zyed et Bouna, vingt ans après: ce que le 93 choisit de transmettre

Un projet mené par des collégiens des Pavillons-sous-Bois relance une question toujours vive en Seine-Saint-Denis: que reste-t-il vraiment de 2005?

Collégiens autour d’un micro

Au collège Anatole-France des Pavillons-sous-Bois, 26 élèves de 4e ont pris le micro pour revenir sur la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré. Leur podcast, « Nous avons le même âge », a été réalisé dans le cadre d’Agora, le programme d’éducation aux médias du Département, avec le Salon du livre et de la presse jeunesse et deux journalistes, Joséphine Lebard et Émilie Chaudet. Les élèves n’y font pas un hommage scolaire de plus. Ils interrogent le traitement médiatique de l’affaire, le lien avec la mort de Nahel et, après l’écoute, plusieurs disent avoir déjà subi des contrôles sans raison apparente.

Le point de départ reste le même. Le 27 octobre 2005, à Clichy-sous-Bois, Zyed, 17 ans, et Bouna, 15 ans, meurent électrocutés dans un transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés en fuyant la police. Leur mort déclenche des semaines d’émeutes et conduit à l’état d’urgence. Vingt ans plus tard, le sujet reste vivant parce que la Seine-Saint-Denis reste un département très jeune. Un peu plus d’un habitant sur cinq a moins de 15 ans, et un autre sur cinq a entre 15 et 29 ans. Ici, 2005 n’est pas un vieux dossier. C’est encore une histoire à hauteur de collège.

Le plus intéressant est là. Ces élèves ne travaillent pas sur une archive fermée. Ils mettent les mains dans un sujet qui touche encore le territoire de près. Depuis 2005, l’État et les collectivités ont beaucoup reconstruit et réaménagé. Mais la question sociale, elle, n’a pas disparu derrière les chantiers. En métropole, la politique de la ville couvre désormais 1 362 quartiers prioritaires. Le taux de pauvreté y atteint 44,3 %, et le chômage 27,5 %. La Seine-Saint-Denis en compte 75 à elle seule. Cela ne veut pas dire que rien n’a été fait. Cela veut dire autre chose: le bâti a bougé plus vite que le reste.

C’est ce que ce type de projet pédagogique remet en lumière. Quand des collégiens du 93 reviennent sur Zyed et Bouna, ils ne parlent pas seulement de deux morts ni d’une date connue des manuels. Ils parlent d’un département où la précarité reste massivement concentrée, où les écarts avec le reste de la région restent visibles, et où la question du rapport à l’institution n’a jamais été soldée.

Sur ce point, les chiffres récents sont trop nets pour être traités comme un simple arrière-plan. Le Défenseur des droits a montré en 2025 que la part des personnes contrôlées au moins une fois dans les cinq dernières années est passée de 16 % en 2016 à 26 % en 2024. Les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ont quatre fois plus de risques d’être contrôlés que le reste de la population, et douze fois plus de risques de subir un contrôle poussé, avec palpation, fouille ou conduite au poste. Le lien que ces élèves font entre 2005 et aujourd’hui n’a donc rien de forcé. Il correspond à une expérience sociale encore documentée.

C’est aussi pour cela que le projet tient debout. Il ne sacralise pas 2005. Il ne transforme pas Zyed et Bouna en figures intouchables qu’on viendrait saluer une fois par an. Il remet l’affaire entre les mains d’élèves de 13 ou 14 ans et leur demande de faire ce que beaucoup d’adultes ne font plus: distinguer les faits du récit, regarder comment une affaire est racontée, et mesurer ce qui a changé ou non.

Agora a été lancé en 2021. En 2025 encore, le Département indiquait avoir mené neuf résidences dans des collèges du territoire. C’est peu face à l’ampleur des sujets, mais ce n’est pas rien. En Seine-Saint-Denis, la transmission utile n’est pas celle qui demande de se recueillir. C’est celle qui apprend à comprendre pourquoi une histoire vieille de vingt ans continue de parler au présent.