En Seine-Saint-Denis, le changement est concret. Depuis 2022, l’État prend une part des dépenses de revenu de solidarité active dans le cadre d’une expérimentation prolongée jusqu’en 2031. Le département s’en est servi pour changer d’échelle: budget d’insertion presque doublé, de près de 22 à près de 44 millions d’euros entre 2021 et 2023, 22 agences locales d’insertion, 277 professionnels mobilisés, 67 conseillers supplémentaires dans le service social, plus de 15 000 allocataires reçus dans ces agences en 2025. Là, on ne parle plus d’un ajustement technique. On parle d’une machine publique beaucoup plus lourde qu’avant.
Il fallait au moins cela. Le 93 compte plus de 90 000 allocataires du RSA. C’est aussi le département métropolitain où la pauvreté est la plus haute, avec un taux de 28,4 %, et un revenu médian disponible de 19 020 euros par unité de consommation. Le chômage y atteignait 15,8 % en 2022. Dans un territoire comme celui-là, l’insertion n’est pas une petite politique sociale à côté du reste. C’est une pièce centrale de la vie économique, du budget départemental et de la stabilité locale.
Le cadre national, lui, s’est durci. Depuis le 1er janvier 2025, toute personne qui perçoit le RSA est automatiquement inscrite à France Travail et doit signer un contrat d’engagement avec un plan d’actions. L’idée est simple: le minimum social reste, mais il s’accompagne d’un suivi plus serré. La Seine-Saint-Denis se retrouve donc à un croisement très clair. D’un côté, plus d’argent et plus d’agents. De l’autre, plus d’obligations pour les allocataires et plus de pression sur les résultats. Ce n’est pas seulement une réforme de guichet. C’est une nouvelle façon de gouverner la pauvreté.
Le problème est que l’emploi ne se débloque pas avec des convocations en plus. Le département a renforcé l’apprentissage du français, l’appui numérique et les parcours de proximité. En 2024, 3 159 personnes ont évalué leur maîtrise du numérique et 2 535 ont reçu un ordinateur. C’est utile, parce que les freins sont souvent là: langue, démarches, garde d’enfants, santé, mobilité, paperasse, tout ce qui éloigne de l’embauche avant même l’entretien. En face, le marché du travail local reste tordu. France Travail recensait 53 330 projets de recrutement en 2025 en Seine-Saint-Denis, dont 33,1 % jugés difficiles. Le département concentre donc à la fois une pauvreté de masse et des employeurs qui peinent à recruter. Le nœud n’est pas l’absence d’offres. C’est l’écart entre les postes ouverts et des vies trop cabossées pour y accéder facilement.
C’est pour cela que le vrai test commence après les annonces. En France, 61 % des bénéficiaires du RSA non majoré sont dans le dispositif depuis au moins deux ans, et 39 % depuis au moins cinq ans. Le risque est connu: financer plus d’accompagnement, mieux suivre, mieux orienter, mais laisser intacte la trappe de longue durée. En Seine-Saint-Denis, le sujet n’est plus de savoir si les moyens ont augmenté. Ils ont augmenté. Le sujet est de savoir si cet argent supplémentaire sort vraiment des gens du RSA, ou s’il sert surtout à mieux gérer la pauvreté sans la faire reculer.