
À Rouen, le chemin vers la mer passe sous l’eau. Sur 120 kilomètres entre Honfleur et le port rouennais, un chenal offre aux grands navires la profondeur nécessaire pour remonter la Seine. Marées et courant y redéposent pourtant continuellement des sédiments : cette voie invisible doit être entretenue sans relâche.
C’est ce travail que le Qui qu’en Grogne rend particulièrement visible. Baptisé le 24 septembre à Rouen, le navire de 27 mètres travaille en réalité depuis début 2025. HAROPA PORT l’a acquis pour un peu plus de 11 millions d’euros. À fin août, il totalisait plus de 680 heures d’activité, dont 458 consacrées au nivelage des fonds et 225 au levage.
Le partage des tâches explique pourquoi un chenal ne s’entretient pas avec une seule drague. La Jean-Ango et la Daniel-Laval aspirent les sédiments déposés au fond de la Seine. Le Qui qu’en Grogne intervient ensuite pour aplanir les fonds, notamment avec une barre qui injecte de l’eau et de l’air dans les sédiments fins. Ses grues servent aussi à retirer les embâcles et autres obstacles, mais également à travailler sur les bouées, pontons, coffres de mouillage et équipements utilisés dans le chenal.
Ce travail protège un investissement bien plus important. HAROPA PORT a consacré 207 millions d’euros à l’amélioration des accès maritimes de Rouen. Achevé en 2019, le programme a permis de gagner un mètre de tirant d’eau dans les deux sens afin d’accueillir des vraquiers de plus grande capacité. Le chenal approfondi n’est pourtant pas une infrastructure que l’on construit puis que l’on oublie : conserver ce mètre gagné suppose ensuite de maîtriser en permanence ce qui se dépose et se déplace au fond du fleuve.
De cette profondeur dépend une part importante de l’activité rouennaise. Entre juillet 2025 et juin 2026, 8,4 millions de tonnes de céréales ont transité par la place portuaire de Rouen. Selon HAROPA PORT, cela représentait 54 % des exportations maritimes françaises de céréales sur la campagne.
Les 11 millions d’euros du Qui qu’en Grogne servent donc surtout à préserver une capacité déjà acquise à grands frais. Le navire remplace la Bigue Brotonne devenue obsolète et regroupe des fonctions de nivelage, de levage et de soutien aux travaux portuaires.
À Rouen, être un port maritime à 120 kilomètres de la mer n’est donc jamais tout à fait acquis. Sous les navires, le chenal doit continuellement être remis en état.