La Normandie ne manque pas d’électricité. En 2024, elle en a produit 67,3 TWh, environ 2,5 fois sa consommation régionale. Alors pourquoi construire à Sandouville un poste électrique présenté par RTE comme le plus grand poste en bâtiment de France?
Parce qu’une usine ne se branche pas sur une moyenne régionale. Elle a besoin de puissance disponible ici, au bon niveau de tension, au moment où elle remplace du gaz, du charbon ou du pétrole par de l’électricité.
Le 4 juin, RTE a posé la première pierre du poste électrique de Noroit. Après les terrassements lancés en septembre 2025, le chantier entre dans la construction du bâtiment: 200 mètres de long, 18 mètres de large, 20 mètres de haut. À partir de 2029, ce poste 400 000 / 225 000 volts doit accueillir des raccordements industriels dans la zone du Havre.
Après les autorisations administratives obtenues en mai, le projet des Boucles de la Seine quitte le dossier pour le béton. Il devient la réponse physique à une file d’attente électrique.
La Commission de régulation de l’énergie donne l’échelle du problème. La zone Le Havre-Port-Jérôme dispose aujourd’hui d’environ 650 MW pour la consommation existante, de 350 MW pour des projets déjà en cours de raccordement et de 450 MW encore disponibles. En face, RTE a reçu depuis 2022 des demandes, études ou prospects pouvant atteindre 5 GW. Même en ne retenant que les projets les plus mûrs, la CRE identifie un gisement de 1 160 MW, porté notamment par l’hydrogène bas carbone, l’électrification directe, les carburants de synthèse, les gigafactories et le recyclage moléculaire du plastique.
Voilà le verrou discret de la décarbonation industrielle. Une usine peut avoir un terrain, une technologie et des investisseurs. Si le réseau local ne peut pas lui fournir la puissance demandée, le projet reste suspendu. La vallée de la Seine n’a donc pas seulement besoin d’électricité bas carbone. Elle doit organiser l’accès à cette électricité.
La solution validée par la CRE consiste à créer une capacité commune de 1 500 MW, ajoutée aux 450 MW disponibles, plutôt qu’à traiter chaque raccordement au coup par coup. L’ensemble est évalué à 205 millions d’euros, dont 165 millions intégrés à la quote-part payée par les demandeurs concernés. Les industriels ne demandent pas seulement un raccordement: ils contribuent à financer l’infrastructure commune qui rend leurs projets raccordables.
Noroit est l’une des pièces de cette organisation. RTE indique avoir déjà signé une dizaine de contrats de raccordement avec des industriels dans la zone, et estime que la consommation électrique de la vallée de la Seine pourrait être multipliée par quatre d’ici 2035. Le poste a aussi été dimensionné, pour sa partie 400 000 volts, en prévision de futurs parcs éoliens en mer.
À Sandouville, la première pierre matérialise donc une contrainte simple: entre l’électricité produite et l’usine qui veut l’utiliser, il faut de la capacité, des règles, de l’argent et plusieurs années de travaux. La vallée de la Seine ne se décarbonera pas seulement par annonces industrielles. Elle devra d’abord trouver où se brancher.