Article

À Dollemard, la mer rouvre une vieille décharge

Au Havre, le nettoyage des falaises de Dollemard montre comment l’érosion transforme d’anciens dépôts littoraux en problème public très concret.

Illustration - Falaise et déchets à Dollemard

À Dollemard, les déchets n’étaient pas simplement enfouis sous terre. Ils ont été poussés vers la falaise.

Pendant près de quarante ans, des années 1960 au début des années 2000, des entreprises du BTP ont déversé gravats, plastiques, pneus, amiante et autres matériaux depuis le haut des falaises, au nord du Havre. La pratique s’est organisée avec une dizaine de quais de déchargement étendus sur près d’un kilomètre. En contrebas, des cônes de déchets ont fini par s’accumuler au pied des falaises.

Le chantier qui entre dans sa phase active n’est donc pas un simple nettoyage de paysage. Il répond à une question plus dérangeante: que devient une ancienne décharge littorale quand la côte recule?

À Dollemard, la réponse tient dans un chiffre. Sur ce secteur, l’érosion marine est estimée à 30 centimètres par an. Les matériaux glissent progressivement vers la mer. Avec eux peuvent partir plastiques, microplastiques, métaux lourds, hydrocarbures ou déchets amiantés. Ce qui avait été placé en bord de falaise comme en bout de chaîne revient dans le circuit, non par décision administrative, mais par la marée, les glissements et le temps.

Le programme havrais prévoit de traiter 312 000 m³ de matériaux sur les zones les plus problématiques: toute la zone centrale, soit 205 000 m³, puis le volume érodable de la zone nord, estimé à 107 000 m³. La première phase, consacrée à la zone centrale, représente 37,3 millions d’euros et doit courir jusqu’en 2028. La suite, sur la zone nord, dépendra encore du financement.

Le mode opératoire dit bien la nature du problème. On ne vide pas Dollemard comme on viderait une carrière ou une benne. Le chantier fonctionne par séparation. En bas de falaise, une plateforme trie les matériaux. Les éléments grossiers non polluants peuvent rester sur place pour reconstituer les basses falaises. Les matériaux fins ou présentant un risque environnemental sont remontés vers le plateau par une grue de 29 mètres, puis retriés plus finement. Un laboratoire analyse les déchets sur site pour les orienter vers la bonne filière: réemploi, valorisation, traitement spécialisé.

Cette mécanique évite une fausse bonne solution: tout retirer, tout transporter, tout traiter ailleurs. À Dollemard, l’objectif est plus précis. Il faut stopper le relargage en mer, limiter les transports, préserver ce qui peut l’être et ne pas fragiliser davantage la falaise. La zone sud, qui contient surtout du béton et des gravats, n’est pas traitée à ce stade: les études de la Ville jugent qu’une intervention y serait périlleuse, pour un bénéfice environnemental jugé limité par les études disponibles et un risque de déséquilibrer le talus.

L’autre tension du chantier est presque paradoxale. Pour réparer une pollution ancienne, il faut intervenir dans un site vivant. Le plateau et les falaises de Dollemard sont classés Natura 2000 et Espace naturel sensible. La Ville recense plus de 400 espèces végétales et animales sur le secteur. L’opération a donc dû passer par un encadrement écologique spécifique, avec dérogation aux règles protégeant certaines espèces, mesures d’évitement, habitats de substitution et suivi scientifique.

Ce n’est pas une contradiction de façade. C’est la difficulté réelle des anciennes décharges littorales: laisser faire, c’est accepter un relargage progressif vers la mer; agir trop brutalement, c’est risquer de casser un milieu déjà fragile. Dollemard oblige à choisir une voie étroite entre inertie et intervention.

Le Havre n’est pas seul face à ce type d’héritage. Le plan national de résorption des décharges littorales historiques, lancé en 2022, vise les sites les plus exposés au risque de relargage de déchets en mer. Fin 2025, le Cerema recensait 139 sites identifiés par le BRGM, dont 76 intégrés au plan. Dollemard fait partie des trois sites pilotes, avec Pré-Magnou à Fouras et l’Anse Charpentier en Martinique.

Ce qui se joue sur ces 700 mètres de falaises dépasse donc le cas havrais, sans le dissoudre dans une grande formule. À Dollemard, une vieille manière de faire disparaître les déchets rencontre une côte qui ne reste pas en place. La mer ne laisse pas les archives tranquilles.

Sources consultées
  1. Ville du HavreDécharges de Dollemard : le nettoyage des falaises du Havre entre dans sa phase active
  2. Ville du HavreNettoyage des anciennes décharges de Dollemard
  3. DREAL NormandieRéhabilitation de l’ancienne décharge de Dollemard au Havre (76)
  4. CeremaLe plan national de résorption des décharges littorales historiques, après 3 ans de déploiement (2022-2025)
  5. CeremaPlan national de résorption des décharges littorales