
« Ne me touchez pas ! » Au procès, le médecin-major Clovis Vincent rapporte ces mots de Baptiste Deschamps, au moment où il s’apprête à lui appliquer le « torpillage », un traitement électrique douloureux. La séance tourne à l’affrontement. Le 1er août 1916, le zouave comparaît devant le conseil de guerre de Tours, non pour avoir refusé les soins, mais pour avoir frappé son supérieur. Son avocat, Paul Meunier, transforme pourtant l’audience en débat public sur le droit d’un blessé à refuser un traitement.
Sur l’Yser, Deschamps avait chuté de trois mètres en tentant d’échapper aux obus. Opéré d’une hernie, il conservait des douleurs lombaires et une déformation de la colonne vertébrale. Les examens ne révélaient alors aucune lésion nerveuse ou organique permettant d’expliquer son état. Il était classé parmi les blessés nerveux, dont certains médecins soupçonnaient qu’ils simulaient leurs symptômes pour échapper au retour au front.
En 1928, une commission de réforme le maintient en pension temporaire, avec un taux d’invalidité de 100 %, pour les séquelles d’un traumatisme de la colonne lombo-sacrée.
À Tours, Clovis Vincent dirige un centre neurologique où il pratique le « torpillage » : il applique un courant galvanique sur la zone atteinte, puis impose une rééducation mécanique intensive. L’objectif est de provoquer une réaction physique chez des patients considérés comme guérissables, mais incapables, selon les conceptions médicales de l’époque, de retrouver spontanément leurs capacités.
Vincent ne considère d’ailleurs pas Deschamps comme un simulateur. Au procès, il explique le croire atteint de troubles fonctionnels et estime que Deschamps est convaincu de ne pas pouvoir guérir. Pour le médecin, la douleur est un moyen thérapeutique acceptable. Il résume sa conviction par cette formule : « la douleur qui guérit n’est pas un mal ».
L’armée attend des médecins qu’ils remettent rapidement des hommes en état de servir. En 1916, environ 50 000 blessés évacués rejoignent chaque mois les armées après leurs soins. Un soldat qui refuse un traitement peut alors être perçu comme un obstacle à son retour au service.
Le procès donne à ce conflit une audience publique. Deschamps est condamné à six mois de prison avec sursis. Mais la question soulevée par son avocat dépasse largement sa condamnation : jusqu’où l’armée peut-elle aller pour imposer des soins à un homme blessé ?
Aucun texte ne faisait du refus de soins, à lui seul, un délit ou un crime, même si des sanctions disciplinaires pouvaient être envisagées. Après le procès, plusieurs instances médicales soutiennent néanmoins que certains traitements, dont l’électrisation, peuvent être imposés. En octobre 1916, Justin Godart, sous-secrétaire d’État au Service de santé, écarte l’idée de poursuivre en justice les soldats qui refusent le torpillage. Il réaffirme les instructions de 1915 : privilégier la persuasion et permettre au blessé de demander un autre chirurgien, une consultation ou un transfert hospitalier.
L’affaire ne consacre donc pas un droit absolu au refus. Elle montre plutôt combien la liberté du blessé restait subordonnée aux besoins de l’armée. L’historien Vincent Viet, qui a étudié les archives de cette période, retrace cette tension entre droits du patient et impératif de remettre des soldats en service.
Le Musée de la Grande Guerre de Meaux consacre l’un des volets de sa campagne « Les Âmes cassées » à cette histoire. L’une des affiches a été fabriquée à partir de 1 916 pages superposées et sculptées pour dessiner une tranchée. Les pages forment une tranchée miniature, en écho aux blessures que les récits héroïques de la guerre rendent rarement visibles.
Ce jeudi 5 novembre, le musée organise une soirée autour de cette campagne et du parcours de Deschamps. Au programme : présentation des vidéos, échange avec l’historien Jean-Yves Le Naour, puis projection de son documentaire Quand la Grande Guerre rend fou, coréalisé avec Grégory Laville en 2014.
Rendez-vous de 20 h à 22 h dans l’auditorium du Musée de la Grande Guerre, rue Lazare-Ponticelli, à Meaux. Entrée : 5 €, gratuite pour les moins de 12 ans. Les réservations sont accessibles sur la billetterie du musée.
Sources consultées
- Département de l'Aisne, La Lettre du Chemin des DamesRefus de guérison ou refus de guerre ? / Baptiste Deschamps, le zouave oublié
- Musée de l'Assistance publique - Hôpitaux de ParisClovis Vincent, L'Œuvre du mois, septembre 2016
- Musée de la Grande GuerreLes Âmes cassées
- Musée de la Grande GuerreSoirée conférence - Les âmes cassées
- ECPADQuand la Grande Guerre rend fou (2014)
- Musée de la Grande Guerre, billetterieProduits et réservation des événements