Un bronze installé dans un jardin donne une impression de solidité presque définitive. À Égreville, entretenir cette impression représente un chantier estimé à 158 920 euros TTC.
Le musée-jardin Bourdelle lance une collecte pour restaurer six sculptures d’Antoine Bourdelle: « Pénélope », « Faune et Chèvre. L’art pastoral », « Beethoven grand accoudé », « Carpeaux au travail », « Statue d’Adam Mickiewicz » et « Le Grand Serpent ». Le premier objectif affiché est de 15 000 euros. La campagne doit courir jusqu’au 31 octobre 2026, les travaux étant prévus en 2027.
Le financement attire l’œil. Le paradoxe est ailleurs: pourquoi des bronzes, matériau associé à la durée, doivent-ils être restaurés parce qu’ils sont exposés dans le lieu même qui leur donne leur force?
Égreville n’est pas un musée où quelques œuvres auraient été sorties pour décorer une pelouse. Le lieu a été conçu comme un musée de plein air. Au Coudray, dans le sud de la Seine-et-Marne, Rhodia Dufet-Bourdelle, fille du sculpteur, et son époux Michel Dufet ont voulu faire de la propriété un jardin consacré à l’œuvre d’Antoine Bourdelle. Depuis son ouverture au public en 2005, après le legs au Département, le site présente un ensemble de sculptures en bronze dans un jardin d’environ 7 000 m².
Le plein air n’est pas un décor ajouté au musée. Il fait partie de la lecture des œuvres. Les parterres, les buis taillés, les arbres fruitiers, les conifères, les façades et les allées construisent le parcours autant que les cartels. Le visiteur ne rencontre pas Bourdelle comme dans une salle blanche, mais dans une succession de perspectives où la sculpture répond au végétal, à la lumière et aux saisons.
La fragilité naît du même choix. Le Département indique que les sculptures concernées, soumises aux aléas climatiques, présentent des dégradations importantes. La plateforme de collecte précise que leurs surfaces sont atteintes par différentes altérations, avec une perte de lisibilité et un risque pour leur état de conservation. Le mot « bronze » rassure trop vite. En extérieur, l’eau, la condensation, les sels et les polluants peuvent transformer la surface, altérer une patine, installer des corrosions qu’un simple nettoyage ne règle pas.
Restaurer ne veut donc pas dire rendre les œuvres neuves ou brillantes. C’est un travail plus délicat: retirer ce qui attaque ou brouille la sculpture, sans effacer ce qui appartient à sa matière et à son histoire. Pour cette opération, le musée annonce un nettoyage par cryogénie, présenté comme une méthode non abrasive, plus douce que la micro-abrasion ou les procédés chimiques, et ne produisant pas de déchets.
La collecte dit aussi quelque chose du financement de ce type de patrimoine. Les 15 000 euros ne couvrent pas le chantier entier. Le coût total annoncé atteint 158 920 euros TTC. La DRAC d’Île-de-France pourrait soutenir l’opération jusqu’à 30% du montant des travaux. Les dons doivent réduire la part d’autofinancement du Département, qui s’engage toutefois à financer le reste à charge si les objectifs ne sont pas atteints.
Ce point évite un contresens: il ne s’agit pas d’un monument abandonné à une cagnotte. Il s’agit d’un musée public qui cherche des mécènes pour accélérer ou élargir un entretien spécialisé. Si le premier palier est atteint, le musée indique qu’il pourra restaurer d’autres sculptures.
Le paradoxe d’Égreville tient dans cette tension. Pour protéger absolument les bronzes, il faudrait les soustraire au ciel, à la pluie, aux feuilles, aux écarts de température. Mais ce serait retirer au musée-jardin sa raison d’être. Ce lieu ne conserve pas seulement des objets. Il conserve une manière de les voir.
Sans ce travail, les sculptures ne disparaîtraient pas d’un coup. Le danger serait plus lent: des surfaces moins lisibles, des patines abîmées, un jardin qui resterait beau mais où l’intention de musée se brouillerait peu à peu. À Égreville, préserver Bourdelle ne consiste pas à mettre Le Grand Serpent, Pénélope ou Beethoven à l’abri. C’est apprendre à les garder dehors, sans laisser le dehors les reprendre.
Sources consultées
- Département de Seine-et-MarneFaites un don pour restaurer les sculptures du musée-jardin Bourdelle !
- Collecticity / Conseil départemental de Seine-et-MarneRestaurons les sculptures du musée-Jardin Bourdelle
- Musée-jardin BourdelleLe musée-jardin départemental Bourdelle aujourd’hui
- Musée-jardin BourdelleCollections
- Institut canadien de conservationLe soin des objets exposés à l’extérieur