
Devant le 6, rue de Trévise, dans le 9e arrondissement de Paris, un trou revenait dans le trottoir malgré les réparations. Entre juin 2015 et novembre 2016, le trottoir a fait l’objet de cinq interventions à la demande de la Ville. Le 12 janvier 2019, une explosion de gaz faisait quatre morts, dont deux pompiers, et plus de 200 blessés selon le parquet.
Depuis le 20 octobre, la Ville de Paris et le syndic de l’immeuble, CIPA, comparaissent devant le tribunal correctionnel pour homicides et blessures involontaires, ainsi que pour les destructions provoquées par l’explosion. Les audiences, prévues jusqu’au 7 décembre, cherchent notamment à déterminer si les déformations du trottoir constituaient des avertissements qui auraient dû être pris plus au sérieux.
Un défaut banal, selon le conducteur de travaux
Les quatre premières interventions municipales avaient consisté à combler les trous avec de l’enrobé à froid. Une réparation rapide, destinée à rétablir une surface praticable, mais qui ne traite pas nécessairement la cause de la déformation.
En novembre 2016, l’entreprise Fayolle réalise des travaux plus importants. Jeudi 22 octobre, son conducteur de travaux, Jules Dubois, a expliqué au tribunal que son entreprise n’avait pas été chargée de rechercher l’origine du problème. Devant une photographie du trottoir déformé, il a décrit « la dégradation la plus basique sur un trottoir parisien ».
Son argument est simple : on ne peut pas ouvrir le sous-sol à chaque apparition d’un trou. Le maçon qui avait effectué les travaux ne se souvenait pas précisément de cette intervention, mais a assuré qu’il aurait signalé un vide important sous le revêtement s’il en avait constaté un.
Or, selon l’ordonnance de renvoi, un vide de 30 centimètres avait été constaté lors des travaux. Les experts pénaux estiment que les réparations successives auraient dû alerter sur une instabilité profonde du terrain.
Une réparation superficielle n’est pas forcément une négligence. Mais à partir de combien de récidives faut-il cesser de reboucher et commencer à chercher ?
Une inspection des égouts dont le compte rendu a disparu
L’histoire ne se limite pourtant pas aux cinq réparations.
Dans un devis du 29 juillet 2016, un plombier intervenu dans l’immeuble recommande de faire inspecter les égouts pour vérifier un éventuel lien entre le collecteur d’eaux usées et l’affaissement du trottoir.
Le 7 septembre, quatre égoutiers se rendent sur place. Ils y restent quatre heures et vingt minutes. Pourtant, selon l’audit réalisé après la catastrophe par l’Inspection générale de la Ville de Paris, leur visite n’a pas été enregistrée dans le tableau de suivi des interventions et son compte rendu n’a pas été conservé.
Impossible, dès lors, de reconstituer précisément ce qu’ils ont observé.
Cet épisode, révélé par l’audit municipal, éclaire une faiblesse moins visible que les trous du trottoir : les informations existaient dans plusieurs services, mais leur conservation et leur circulation étaient défaillantes. L’Inspection générale avait notamment relevé l’absence de base de données commune et des lacunes dans le suivi des interventions. Elle recommandait de déclencher une alerte lorsque des interventions se répétaient au même endroit.
Du côté de l’immeuble, le syndic connaissait depuis novembre 2015 la défectuosité d’un collecteur d’eaux usées situé dans les caves. Les travaux, approuvés en assemblée générale le 31 mars 2016, n’ont été réalisés qu’en septembre 2017.
Le plombier entendu jeudi a rappelé que les décisions de travaux prenaient du temps en copropriété, où les devis doivent être approuvés et les interventions organisées. Mais ici, près de dix-huit mois se sont écoulés entre le vote et la réparation.
Une canalisation de gaz, deux explications
Selon les expertises du dossier pénal, l’eau échappée du collecteur aurait progressivement fragilisé le sol sous le trottoir. Privée d’un soutien suffisant, une canalisation de gaz enterrée à environ 90 centimètres de profondeur se serait rompue, provoquant la fuite puis l’explosion.
Le parquet reproche ainsi au syndic d’avoir tardé à réparer le collecteur, et à la Ville de ne pas avoir recherché la cause des affaissements. Il reproche également à la Ville de ne pas avoir assuré le contrôle des réfections prévu par son règlement de voirie de 2015.
La Ville conteste toute négligence à l’origine de l’accident. Le syndic conteste notamment le lien de causalité retenu contre lui.
Les expertises civiles compliquent encore le dossier. Elles évoquent une combinaison de facteurs, parmi lesquels la corrosion de la canalisation. GRDF, gestionnaire du réseau de gaz, n’est pas poursuivi pénalement et figure même parmi les parties civiles, une position contestée à l’ouverture du procès par des avocats des victimes et des prévenus.
Mercredi 21 octobre, trois pompiers rescapés ont raconté l’explosion et ses conséquences. Deux de leurs collègues, Simon Cartannaz et Nathanaël Josselin, ont été tués ce matin-là.
Les experts pénaux doivent être entendus la semaine prochaine. Leur audition devrait éclairer ce que les affaissements répétés, devant le numéro 6, permettaient ou non de comprendre de l’état du terrain sous le trottoir.
Sources consultées
- Parquet de ParisCommuniqué de presse du 17 octobre 2024 relatif à l'explosion rue de Trévise
- Parquet de ParisExplosion d'un immeuble situé rue de Trévise : dépôt du rapport d'expertise provisoire
- Le MondeAu procès de l'explosion de la rue de Trévise, à Paris, le plombier, le maçon et le conducteur de travaux
- Le MondeAu procès de la rue de Trévise, à Paris, la difficulté d'éclaircir un dossier très technique plus de sept ans après les faits
- Actu-JuridiqueExplosion rue de Trévise : l'audit de la mairie de Paris pointe plusieurs « faiblesses »
- Le Journal du DimancheAccident rue de Trévise : ce que révèle l'audit de l'Inspection générale de la Ville de Paris