
Depuis le 15 octobre, une plaque de bronze marque un endroit singulier sur la place de la République, à Paris : celui où un homme se faisait cirer les chaussures en 1838. Le client et le cireur apparaissent sur l’une des plus anciennes photographies connues montrant des êtres humains.
Une foule disparue, deux hommes restés
En 1838, Louis Daguerre photographie le boulevard du Temple depuis la fenêtre de son atelier. La rue est animée, parcourue de voitures et de passants. Pourtant, sur le daguerréotype, elle semble presque déserte.
La technique impose alors plusieurs minutes de pose. Tout ce qui bouge disparaît de l’image ou devient flou. Deux personnes échappent à ce sort : un client, debout, le pied posé sur une caisse, et le cireur de chaussures qui travaille à ses pieds.
Leurs noms sont inconnus. Sans leur immobilité, ils auraient disparu de l’image comme les autres passants.
L’image elle-même a failli disparaître. Offerte en 1839 au roi Louis Ier de Bavière, la plaque originale a été gravement endommagée au XXe siècle. La scène est aujourd’hui connue surtout grâce à une reproduction photographique réalisée en 1936.
Mais une autre question restait entière : où se tenaient exactement ces deux hommes ?
Deux ans pour retrouver quelques pavés
En juin 2024, trois cinéastes, Maximilien Van Aertryck, Axel Danielson et Kalle Boman, sortent d’un café et traversent le boulevard du Temple, raconte le New Yorker. Ils connaissent bien le daguerréotype. En marchant, ils réalisent que la scène célèbre s’est déroulée quelque part autour d’eux.
Ils cherchent sur Internet. Les emplacements proposés ne les convainquent pas. Le lendemain, ils reviennent commencer leur propre enquête.
La difficulté est considérable. Les transformations du XIXe siècle ont fait disparaître une grande partie du quartier photographié par Daguerre. Son atelier n’existe plus, la place de la République a été aménagée depuis, et l’image ancienne est généralement reproduite à l’envers, comme dans un miroir.
Les trois cinéastes rassemblent alors plans cadastraux, gravures, archives foncières et représentations du Paris d’avant Haussmann. Ils font réaliser un relevé en trois dimensions du secteur.
Une découverte leur fournit des points d’appui : trois immeubles visibles sur le daguerréotype sont encore debout.
À partir de ces repères, deux agences d’architecture, Mater Studio en France et Rumlab en Suède, reconstituent séparément la géométrie de la scène. Leurs calculs désignent deux points très proches. L’équipe choisit un emplacement intermédiaire.
Au terme de cette enquête, le lieu est d’abord signalé par une simple croix rouge, tracée sur un pavé avec du vernis à ongles.
Une plaque au milieu des passants
Cette marque provisoire a laissé place, jeudi 15 octobre 2026, à une plaque de bronze intitulée « Un détail imprévu », inaugurée près du débouché de la rue du Faubourg-du-Temple.
Conçue par les trois cinéastes, elle reproduit une partie de la photographie, avec les deux personnages entourés d’un cercle. Un texte explique leur apparition fortuite dans l’image.
La place possédait déjà, sur le mur de la caserne Vérines, une plaque rappelant l’emplacement du diorama de Daguerre. La nouvelle œuvre s’intéresse à ceux qui se trouvaient de l’autre côté de l’objectif.
On ignore toujours leurs noms. Sur la place de la République, les silhouettes du cireur et de son client sont désormais reproduites dans le bronze, sous les pas des passants.
Sources consultées
- Ville de Paris« Un détail imprévu » fait revivre un cliché historique
- Paris Presse, Ville de ParisPrès de 200 ans après, la Ville de Paris dévoile une plaque en hommage à la toute première photo d'êtres humains
- The New Yorker, Lauren CollinsThe First Candid
- History.com, Dave RoosHow an Anonymous Parisian Became the First Person Ever Photographed