
Bernard Derrida, professeur honoraire au Collège de France, partage la médaille Dirac 2026 avec Deepak Dhar, Marc Mézard et Haim Sompolinsky. Le prix distingue des travaux de physique statistique dont les méthodes ont essaimé vers l’optimisation, les neurosciences théoriques et, plus récemment, l’intelligence artificielle.
Pour Derrida, cette histoire commence notamment en 1980, au CEA de Saclay, avec le modèle à énergies aléatoires. Il cherche alors à comprendre les verres de spin, des systèmes magnétiques désordonnés dont le nombre de configurations possibles devient immense. Son modèle simplifie radicalement le problème : chaque configuration reçoit une énergie aléatoire et l’on étudie comment, à basse température, quelques états favorables finissent par dominer l’ensemble.
La force de cette simplification est d’avoir survécu à son problème d’origine. Les mêmes difficultés apparaissent lorsqu’il faut chercher une bonne solution parmi un très grand nombre de possibilités concurrentes. L’ICTP souligne ainsi l’influence de ces méthodes sur l’optimisation et les réseaux de neurones. Dans les années 1980, avec Elizabeth Gardner et d’autres chercheurs, Derrida travaille directement sur la théorie des réseaux de neurones et résout notamment une version asymétrique du modèle de Hopfield, utilisé pour étudier la mémoire associative.
L’innovation récompensée n’est donc pas un objet apparu en 2026. Elle tient à une manière de rendre certains systèmes complexes calculables, puis à réutiliser ces outils lorsqu’un problème de physique partage des structures mathématiques avec un problème d’informatique, de biologie ou d’apprentissage.
Paris devient un lieu important de cette trajectoire à partir de 1993. Derrida rejoint l’université Pierre-et-Marie-Curie et enseigne à l’École normale supérieure, où il travaille au laboratoire de physique statistique. Il est ensuite titulaire de la chaire de Physique statistique du Collège de France de 2014 à 2023 ; sa leçon inaugurale a lieu en 2015.
Un autre lauréat 2026 possède lui aussi un fort ancrage parisien. Marc Mézard a fait sa thèse à l’ENS avant d’en être le directeur de 2012 à 2022. Lui aussi a consacré une partie majeure de ses travaux aux systèmes désordonnés et au passage de leurs méthodes vers l’informatique, l’optimisation et l’apprentissage.
Le dernier cycle de cours de Derrida au Collège de France résume presque toute cette circulation scientifique. En janvier et février 2023, rue Marcelin-Berthelot, il commence par les verres de spin et les modèles à énergies aléatoires, puis consacre ses dernières séances au modèle de Hopfield et aux réseaux de neurones asymétriques. Quarante-trois ans après son modèle de 1980, son dernier cours parisien reliait encore les verres de spin aux réseaux de neurones.