Sur la carte expérimentale de Mapping Armenian Paris, un point du 9e arrondissement renvoie à une publicité du quotidien Haratch : Restaurant Diamantaire, 60 rue Lafayette. Plusieurs annonces du même établissement apparaissent dans les numéros de 1938. Un restaurant du même nom se trouve aujourd’hui à cette adresse et indique avoir été créé en 1929. Le point fait ainsi dialoguer une adresse de 1938 avec le Paris d’aujourd’hui.
Le projet Mapping Armenian Paris veut automatiser ce passage de l’annonce à la carte. Porté notamment par Chahan Vidal-Gorène, de l’École nationale des chartes, avec Seda Kirakosyan et Edita Matevosyan, il fait l’objet d’une prépublication déposée le 6 août. La chaîne part de pages numérisées de la presse arménienne de France, y repère les publicités, en extrait noms et adresses, puis place celles-ci sur Paris. Le projet est parallèlement accueilli en résidence au BnF DataLab en 2026-2027.
La carte n’est pas, à elle seule, l’innovation. Paris dispose déjà d’outils capables de rapprocher anciennes adresses, annuaires et plans. Ici, la difficulté commence plus tôt : l’arménien occidental est mal couvert par les outils de lecture automatique généralistes, les pages peuvent être courbées ou dégradées et certaines publicités n’ont même pas de cadre pour les distinguer d’un article. Les chercheurs combinent donc détection d’image et modèles capables de lire et structurer le contenu. Leur corpus de travail rassemble 500 pages et 3 270 publicités annotées, dont 430 pages proviennent de Haratch.
Pour éprouver la méthode à une autre échelle, l’équipe a traité les années complètes 1926, 1930 et 1938 de Haratch : 2 880 pages ont produit 961 publicités considérées comme valides, dont 304 apparaissent sur la carte prototype. Certaines reviennent plusieurs fois au fil des numéros, comme le Restaurant Diamantaire. En cliquant sur un point, le système conserve le lien avec l’image de l’annonce qui a fourni l’adresse. La carte peut donc servir non seulement à compter ou situer des activités, mais aussi à retourner immédiatement à la source.
Le passage de l’annonce au bon numéro de rue reste le morceau fragile. Une voie peut avoir changé de nom, être écrite phonétiquement en caractères arméniens, et une même annonce peut contenir plusieurs adresses. « 8-10 rue de l’Orient », par exemple, correspond aujourd’hui à la rue de l’Armée-d’Orient. Sur 95 annonces de 1926 vérifiées manuellement, 86 ne présentaient pas d’erreur de géocodage identifiable. L’échantillon est trop petit pour mesurer précisément la fiabilité de l’ensemble, ce que reconnaissent les auteurs.
Le prototype ne constitue donc pas encore un atlas du commerce arménien parisien : il montre d’abord ce qu’il devient possible d’extraire d’archives jusque-là difficiles à traiter en masse. Le projet doit désormais étendre cette méthode à davantage de titres et d’années, pour ajouter progressivement ateliers, cabinets, boutiques ou restaurants à cette géographie. Au 60 rue Lafayette, l’expérience commence déjà par une adresse retrouvée dans les pages de Haratch.