Aqemia et Alice & Bob figurent dans le French Tech Next40 2026. Le label leur donne de la visibilité et un accompagnement public. Mais les deux sociétés parisiennes liées à PSL racontent mieux qu’un palmarès la trajectoire actuelle de la deeptech: on ne vend pas seulement une application, on tente de transformer de la recherche avancée en outil industriel.
Leur point commun n’est pas leur secteur. Aqemia travaille sur la découverte de médicaments, entre Paris et Londres. Alice & Bob développe des ordinateurs quantiques tolérants aux erreurs, entre Paris et Boston. Leur proximité tient plutôt à leur matière première: de la physique, des mathématiques, des années de laboratoire, puis une promesse difficile à vérifier rapidement sur le marché.
Chez Aqemia, l’idée est d’utiliser une plateforme mêlant IA générative et physique rapide pour dessiner des molécules sans dépendre d’emblée de grands volumes de données expérimentales. C’est un point important, car l’IA appliquée au médicament bute souvent sur un problème simple à formuler: pour une nouvelle cible biologique, les exemples utiles manquent précisément là où l’on voudrait prédire. L’entreprise dit s’appuyer sur plus de douze ans de recherche en physique statistique et quantique, issus notamment de travaux menés à l’ENS/CNRS à Paris, Oxford et Cambridge. Elle revendique plus de 100 millions de dollars levés, un partenariat stratégique de 150 millions de dollars avec Sanofi, et des programmes encore précliniques en oncologie, immunologie et neurologie. La limite tient en un mot: préclinique. Pour le patient, rien n’est encore prouvé. Pour l’industrie pharmaceutique, le pari est déjà assez consistant pour financer une nouvelle manière de chercher.
Alice & Bob se trouve plus loin encore de l’usage quotidien, mais son objet est plus net. Les ordinateurs quantiques actuels font trop d’erreurs pour devenir des outils industriels ordinaires. La société travaille sur des « qubits de chat », conçus pour réduire une partie du coût de correction d’erreurs. En juin 2026, elle a présenté Helium, son premier système quantique complet, pensé pour des déploiements sur site et pour des partenaires de recherche. Le système vise l’encodage d’un premier qubit logique avec 18 qubits de chat et annonce environ 40 kW de consommation. Ce n’est pas l’ordinateur quantique universel promis à long terme, mais c’est un passage de la puce seule vers un ensemble exploitable: processeur, câblage, électronique de contrôle, logiciel, interface de supervision.
Le classement French Tech ajoute une information de maturité. Le Next40 ne valide pas une technologie comme le ferait un essai clinique, un client industriel massif ou une publication indépendante décisive. Il signale des entreprises déjà assez financées, structurées et visibles pour entrer dans la catégorie des scale-up. Alice & Bob dit avoir levé 180 millions d’euros et employer plus de 250 personnes. Aqemia, de son côté, n’est plus seulement un laboratoire externalisé: elle construit aussi son propre portefeuille de candidats médicaments.
Pour Paris, l’intérêt est moins de se féliciter d’avoir deux noms dans une liste que de regarder où se place la capitale. Le logiciel pur peut naître presque partout. Ici, l’avantage vient d’un tissu plus lent à copier: ENS, Mines Paris, CNRS, Inria, Sorbonne Université, anciens doctorants, investisseurs capables d’attendre, industriels prêts à tester. C’est la même question que posait déjà VivaTech 2026 avec l’IA et ses machines: derrière les annonces, qui sait encore fabriquer les briques difficiles?
Aqemia et Alice & Bob ne prouvent pas que Paris a déjà gagné la course du médicament calculé ou du quantique fiable. Elles montrent autre chose, plus solide et plus intéressant: une ville où la recherche fondamentale peut encore sortir du campus, recruter, lever, fabriquer une plateforme, puis se confronter à ce que les laboratoires seuls ne tranchent jamais, les programmes précliniques d’un côté, le système Helium de l’autre.