La Région Île-de-France a adopté le 25 juin une stratégie 2026-2028 pour l’implantation des datacenters. Aucun nouveau chantier parisien n’est annoncé. Mais le texte dit quelque chose d’assez net sur la capitale: les serveurs ne sont plus seulement une affaire de numérique, ils deviennent une affaire de foncier, d’électricité et de chaleur urbaine.
Les ordres de grandeur ne sont plus ceux d’un simple local technique. L’Île-de-France concentre 44 % des 322 datacenters français recensés fin 2024 dans le rapport régional, et environ 65 à 70 % de la puissance installée. La Région cite aussi des prospectives où leur consommation pourrait atteindre 33 TWh par an en 2050, soit près de la moitié de la consommation électrique régionale actuelle. Avec l’IA, le cloud et le calcul intensif, la question n’est donc plus seulement: où stocker les données? C’est aussi: qui prend la puissance disponible, qui occupe le terrain, qui paie les raccordements, et que fait-on de la chaleur produite?
Paris n’est pas le territoire le plus simple pour les grands campus de serveurs. L’Institut Paris Region observe que les nouveaux développements se déplacent vers les périphéries et la grande couronne, où les projets peuvent dépasser 10 hectares et demander 50 à 100 MW de capacité électrique. Mais Paris concentre les usages, les sièges, les administrations, les hôpitaux, les nœuds d’interconnexion. Dans le 11e arrondissement, Telehouse présente son site Voltaire comme l’un des plus grands datacenters de Paris et comme un nœud lié à France-IX. Dans le 18e, la Ville possède son propre datacenter à la porte de la Chapelle, utilisé pour les applications municipales, les services numériques parisiens et les données de partenaires publics.
La stratégie sert d’abord à trier les projets. Les nouvelles implantations doivent être recherchées d’abord dans des sites économiques existants. Une extension urbaine n’est admise qu’en l’absence d’alternative dans des espaces déjà urbanisés. Les projets doivent tenir compte du réseau électrique local, valoriser leur chaleur fatale, limiter leur pression sur l’eau et ne pas compromettre des sites productifs réservés à l’industrie. La Région reconnaît qu’elle ne possède pas tous les leviers réglementaires ou fiscaux. Elle peut toutefois agir avant que les projets soient verrouillés, en identifiant des fonciers adaptés, en renforçant l’observatoire, en réunissant un comité stratégique avec l’État et en appuyant les collectivités dans les négociations.
Le point le plus sensible est peut-être le raccordement électrique. La Région soutient le passage d’une logique de “premier arrivé, premier servi” à une logique de “premier prêt, premier servi”, afin d’éviter que des projets encore incertains bloquent des capacités. Elle défend aussi un principe plus rude pour les opérateurs: les renforcements de réseau nécessaires aux datacenters devraient être pris en charge par les porteurs de projets, et non mutualisés dans la facture de tous les consommateurs.
À Paris, l’exemple le plus parlant reste la porte de la Chapelle. La boucle locale de chaleur de Chapelle International, longue de 500 mètres, dispose d’un centre de production thermique de 6,6 MW, alimenté notamment par la chaleur récupérée du datacenter municipal. Une pompe à chaleur permet d’élever la température pour chauffer les immeubles du quartier et des serres d’agriculture urbaine.
Ce modèle ne se duplique pas par magie. La FNCCR rappelle que seuls cinq datacenters franciliens, sur 165 identifiés, sont aujourd’hui raccordés à un réseau de chaleur. La chaleur sort souvent à basse température, les contrats doivent durer, et le réseau doit être assez proche. La stratégie régionale ne transforme donc pas Paris en ville de datacenters. Elle fixe plutôt une règle de voisinage: dans une ville où chaque mètre carré et chaque mégawatt sont disputés, une salle de serveurs devra désormais montrer ce qu’elle apporte au réseau qui l’entoure.
Sources consultées
- Conseil régional d’Île-de-FranceStratégie régionale en matière d’implantation de centres de données en Île-de-France, rapport CR 2026-039
- L’Institut Paris RegionObservatory of data centers in the Paris Region
- Ville de ParisLa Ville innove en se dotant de son propre Data Center
- FNCCRData centers: la chaleur fatale, une opportunité à saisir pour les réseaux de chaleur?