L’écorce d’un platane parisien se détache par plaques. On la voit sur les troncs, parfois au pied de l’arbre, mêlée à la poussière du trottoir. Pour la plupart des passants, c’est un détail du décor. Pour les chercheurs du projet Ecorc’Air, c’est une surface où se déposent des traces de la ville: freins, pneus, chaussée, files de voitures, bus, carrefours.
Depuis plusieurs années, le programme demande à des habitants de prélever des fragments d’écorce de platanes, ensuite analysés en laboratoire. Le choix n’est pas anodin. Le platane est l’un des grands arbres de Paris, avec environ 42 000 sujets dans la capitale, et son écorce se renouvelle naturellement. En ramassant ou prélevant des morceaux déjà détachés, on récupère une archive très locale de ce qui s’est déposé sur le tronc.
Ce que l’écorce permet de lire n’est pas toute la pollution de l’air. Elle ne remplace pas les stations d’Airparif, indispensables pour suivre les polluants réglementés et les tendances dans le temps. Elle apporte autre chose: une mesure fine des dépôts métalliques liés au trafic, à l’échelle d’une rue, parfois de quelques mètres.
En laboratoire, les chercheurs mesurent notamment la susceptibilité magnétique des échantillons. Dit plus simplement, certains dépôts métalliques réagissent au champ magnétique; leur présence donne un signal. Ce signal renvoie à une pollution souvent moins visible dans le débat public que les gaz d’échappement: l’usure des freins, des pneus et de la chaussée. L’Ademe rappelle que, pour les véhicules routiers récents, plus de la moitié des particules fines ne vient plus de l’échappement.
C’est là que l’étude devient vraiment parisienne. Les signaux les plus élevés se retrouvent près des grands axes, du périphérique, des secteurs congestionnés ou de portions encore très circulées des quais. Les parcs et les espaces plus éloignés du trafic affichent des niveaux plus faibles. L’intérêt n’est pas de découvrir que les grands axes polluent davantage. Il est de le mesurer à l’échelle où l’on décide l’aménagement d’une rue.
Sur certains axes, dont le boulevard Saint-Germain, les chercheurs ont comparé différentes situations: arbres proches de la circulation générale, voie réservée aux bus et taxis, présence d’une piste, d’une file de stationnement ou d’un obstacle entre les véhicules et le trottoir. La leçon est très concrète: les premiers mètres comptent. Un arbre collé au flux automobile ne raconte pas la même chose qu’un arbre un peu protégé par de la distance, une séparation ou un écran végétal.
Cela ne fait pas du stationnement une solution miracle, ni d’une haie une politique de santé publique à elle seule. Mais cela donne un ordre de grandeur utile. Dans une ville dense, déplacer une circulation, élargir un trottoir, séparer vraiment une piste cyclable ou planter au bon endroit peut modifier l’exposition des piétons et des cyclistes. L’arbre n’est alors pas seulement un outil de fraîcheur ou d’embellissement. Il devient aussi un témoin de la manière dont la rue fonctionne.
Le contexte parisien mérite ce double regard. Airparif a mesuré une nette amélioration sur dix ans: entre 2012 et 2022, l’exposition moyenne des Parisiens aux particules PM2,5 a baissé de 28 %. Mais les abords des grands axes restent les points sensibles, les normes sanitaires deviennent plus exigeantes, et le bilan régional 2025 signale une légère remontée de plusieurs niveaux de pollution, notamment pour les particules fines.
Ecorc’Air ne transforme donc pas les platanes en capteurs officiels. La méthode doit être interprétée avec prudence, et elle dit surtout quelque chose des dépôts métalliques liés au trafic. Mais elle a un intérêt simple: elle rend lisible une pollution qui disparaît souvent dans les moyennes. Elle ramène le sujet au bon endroit, celui du trottoir, de l’école, du feu rouge, de la piste cyclable, du boulevard que l’on traverse chaque jour.
À Paris, même un tronc d’arbre peut rappeler qu’une rue n’expose pas tout le monde de la même manière.