Au 1, rue Stephenson, l’immeuble existait déjà. Il datait de 1867, avec sa toiture mansardée, ses corniches, son balcon filant et sa façade d’angle dans le tissu serré de la Goutte d’Or. Ce que Paris Habitat y livre aujourd’hui n’est donc pas une conquête de terrain libre, mais une reconquête: un bâtiment insalubre remis dans le parc habitable, avec 14 logements sociaux et deux locaux d’activité en rez-de-chaussée.
Quatorze logements ne changent pas la crise parisienne du logement. Ils montrent autre chose: la manière patiente, coûteuse et très concrète dont la ville récupère du bâti déjà là. À Paris, une partie de la production se joue dans ces opérations fines, adresse par adresse, loin des grands chantiers et des chiffres spectaculaires.
Rue Stephenson, la transformation a touché à la fois le confort, l’usage et la performance du bâtiment. Les façades ont été ravalées, les fenêtres remplacées, l’isolation améliorée. L’étiquette énergétique est passée de F à C. De nouvelles ouvertures ont été créées sur le pignon pour apporter plus de lumière dans les cuisines, avec vue sur un mur végétalisé. Un ascenseur dessert désormais les étages du premier au sixième. Au rez-de-chaussée, Paris Habitat a aussi prévu des espaces pour le tri, les vélos et les poussettes.
La résidence, livrée en décembre 2025 et inaugurée en février 2026, compte 4 T1, 1 T2 et 9 T3. Les loyers annoncés vont de 6 à 13 euros le mètre carré, selon les catégories de logement social retenues. Là encore, le détail compte: la part de T3 donne à l’opération une dimension familiale, dans un quartier où la question n’est pas seulement de produire des mètres carrés, mais de permettre à des ménages de vivre réellement sur place.
Le coût des travaux atteint 2,6 millions d’euros. Rapporté au nombre de logements, le chiffre rappelle que sortir un immeuble de l’insalubrité n’a rien d’un bricolage urbain. Il faut reprendre un bâtiment ancien, composer avec son enveloppe, ses normes, ses accès, sa lumière, ses usages futurs. Le résultat est petit en volume, mais dense en contraintes.
L’histoire administrative du lieu dit la même chose. Le dossier remonte au moins à 2016, lorsque la Ville de Paris a confié l’immeuble à Paris Habitat par bail emphytéotique de 65 ans, avec une participation municipale et des garanties d’emprunt. Entre la décision publique, le montage, les autorisations, les travaux et l’arrivée des logements, près de dix ans se sont écoulés. Ces opérations produisent peu, mais elles mobilisent longtemps.
C’est pour cela que la rue Stephenson dépasse son propre chiffre. D’après la Drihl, Paris comptait 250 489 logements sociaux au 1er janvier 2025. En 2024, 2 096 logements sociaux avaient été mis en service dans la capitale, dont 484 issus d’acquisitions avec travaux. Autrement dit, la ville ne fabrique pas seulement du logement social par construction neuve. Elle en crée aussi en transformant des bâtiments existants, parfois déjà très abîmés, dans des rues où il n’y a plus de parcelle disponible.
L’insalubrité, elle, n’a pas disparu du Paris dense. En 2024, le guichet unique parisien a reçu 4 810 signalements liés à l’habitat indigne, et 1 113 procédures administratives ont été engagées après visites sanitaires ou techniques. L’Apur recensait la même année 230 immeubles privés identifiés comme fragiles, surtout dans des immeubles anciens, souvent en copropriété, avec une forte présence dans le Nord-Est parisien.
Dans la Goutte d’Or, quartier populaire classé prioritaire, cette dimension sociale est impossible à séparer du chantier. Rénover ne signifie pas seulement remettre une façade propre ou améliorer une étiquette énergétique. Cela pose une question simple: qui peut encore habiter ici, à quel loyer, dans quel état de logement, avec quels usages au pied de l’immeuble?
Rue Stephenson n’apporte pas une grande réponse. Elle remet une vieille adresse dans le parc habitable, avec des loyers sociaux, des logements familiaux et un rez-de-chaussée encore utile à la rue. À Paris, c’est déjà une adresse de moins perdue pour l’habitat.